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- Ces 800 milliards de dollars injectés dans l’économie ne sont pas si visibles, d’après vous ? Vingt-cinq milliards de dollars de revenus pétroliers ont été engrangés par l’Algérie sur toute la période de Ben Bella-Boumediène. Cela n’a pas empêché l’Algérie de se développer, de se doter d’un tissu industriel, d’éviter le chômage. Bien sûr, ce n’était pas l’eldorado. On n’importait pas à tour de bras des produits de luxe. Cependant, en parlant de corruption, gardons-nous de manipuler des chiffres infondés car cela sert souvent à masquer la grande corruption par la propagation du thème de «tous pourris». Il faut, en outre, distinguer deux types de corruption. La corruption pathologique, synonyme de prédation. Montesquieu décrit bien le processus qui s’enclenche dans un système politique débridé et conduit ses tenants inéluctablement à l’addiction par trois étapes : d’abord la griserie du pouvoir, ensuite l’aveuglement, enfin, la folie. A l’autre extrême, «la corruption de survie». Le citoyen lambda est amené à «casquer» pour obtenir des droits élémentaires. S’il ne paie pas, il n’a rien. Et s’il paie, il peut obtenir le triple de ses droits et même plus. Il se produit en lui comme une mutation culturelle. A l’inverse de l’épilogue d’un film où le méchant perd, chez nous c’est le gentil qui perd ; l’intégrité expose l’homme honnête au danger et à la punition, tandis que l’acte de corruption protège son auteur et l’immunise. Force est de constater que ce régime ne montre aucune volonté de lutter contre la corruption. Sauf à nous promettre de changer la Constitution ! - A ce propos, que pensez-vous des derniers procès des affaires de corruption politico-financière comme ceux de l’autoroute Est-Ouest, Khalifa, Sonatrach. Un simulacre de justice ? Sans besoin de connaître le fond de l’affaire, on est frappé et conduit à se poser sérieusement des questions sur l’absence du ministre responsable du secteur au moment des faits jugés, autorité supérieure directe des cadres mis en accusation, ne serait-ce que pour être écouté par la justice comme témoin. En toute franchise, je trouve extrêmement choquant qu’au lieu de demander lui-même à être entendu pour aider à ce que justice se fasse, il se soit contenté de signifier à la presse «circulez il n’y a rien à voir, je ne suis pas concerné par les faits que j’ai appris par la presse». Et de repartir illico vers sa deuxième patrie. Je me souviens de ce que Belaïd Abdesselam et moi-même, déclarés « justiciables» par la Cour des comptes en 1980 sur la gestion de projets de formation, nous étions demeurés en Algérie, nous avions répondu point par point aux questions posées par le juge. Dans mon seul cas, pour réfuter un réquisitoire de 13 pages, j’avais rédigé un document de 400 pages remis à la Cour. Resté sans réponse à ce jour. Lui comme moi avions assumé la totalité des choix qui nous valaient les critiques de la Cour et aucun de nous n’a cherché à se défausser sur aucun des cadres qui étaient sous son autorité. Autre exemple de notre régression en matière de normes et d’éthique en politique : dès la disparition de Boumediène, une série ininterrompue d’affaires et/ou de procès ont été initiés, dont la plupart ont comme par hasard, débouché, soit sur l’étouffement des affaires, soit au sacrifice de boucs émissaires sur l’autel de la prétendue «lutte contre les fléaux sociaux», soit aux deux à la fois. J’ai cité Abdenour Keramane, DG, pionnier de Sonelgaz durant quinze années : détenu en 1980 durant neuf mois, il ne sait toujours pas, 35 ans après, de quoi il avait été accusé, ni pourquoi il avait été arrêté, ni pourquoi il a été libéré sans jugement. Dix ans plus tard il était nommé au gouvernement par le même pouvoir qui l’avait emprisonné. Depuis dix ans, il est en exil forcé en Europe. Deux poids, deux mesures : d’un côté un loyal serviteur du pays aux postes les plus élevés, d’un nom honorable, à Bejaïa comme à Alger, une famille entièrement dévouée au service public, le père ancien enseignant, l’ainé de la fratrie, feu Abdelhafidh, haut cadre dirigeant du FLN et du GPRA, ou cet autre cadet, Abdelwahab, haut commis de l’Etat, lui aussi serviteur dans l’industrie, les finances et la diplomatie ; quand je compare les misères jalonnant toute une tranche de sa vie et que je vois, d’un autre côté, un ministre dont le secteur et même la personne sont pointés par la justice italienne, qui s’en va par les salons d’honneur s’évaporer en dehors de l’Algérie, pendant que ses anciens subordonnés passent au gril, réclament en vain son témoignage, je me dis qu’un pouvoir qui traite ainsi les cadres de la nation ne peut que vouer le pays au malheur. Car la tragédie dépasse de très loin ces cas personnels, encore qu’ils se comptent déjà en milliers : la tragédie s’incarne dans un pouvoir qui essuie ses mains sales sur d’innocents serviteurs de l’Etat, soit pour couvrir son incurie soit pour effacer les traces de dossiers compromettants. Qu’il prenne garde à finir aujourd’hui par mettre le pays sérieusement en danger, au risque de le conduire demain à la ruine. A Dieu ne plaise !  Autre exemple, l’affaire BRC. Filiale commune de Sonatrach et Haliburton, groupe pétrolier aux liens connus avec un ancien vice-Président US, voilà une société mixte algéro-américaine, dont le chiffre d’affaires algérien se comptait en milliards de dollars : elle est subitement dissoute par décret et disparaît comme dans un triangle algérien des Bermudes, comme si on voulait effacer toute trace de quelque turpitude commise, je ne sais quoi ou au profit de qui. Certainement pas des cadres dirigeants mis en accusation pour des motifs futiles, à en croire la presse, à l’instar de ces histoires de meubles surfacturés et autres chiens écrasés. Je n’oublie pas non plus les centaines de cadres du secteur sidérurgique emprisonnés puis déclarés innocents par le même ministre d’Etat qui les avait fait inculper six années plus tôt. On a trop souvent jeté en pâture, comme boucs émissaires, des cadres innocents pour que l’on se permette de ne pas se poser des questions sur l’arrière-plan politique de chacune des campagnes d’épuration orchestrées périodiquement par le pouvoir politique. - Quid de la responsabilité politique dans ces affaires de corruption ? Des ministres, comme Chakib Khelil, s’en tirent à bon compte... Selon les rapports de presse, le nom semble avoir été cité en même temps qu’un second nom, dans le cadre du procès italien de l’affaire Saipem, cela n’est pas pour autant une donnée suffisante pour fonder une implication. Mais il y a paiement de commission dans un secteur sous sa responsabilité ; il est obligatoirement concerné ne serait-ce qu’en témoin. Encore faut-il que devoir de venir s’expliquer ne soit pas bafoué ! Si les faits sont avérés, alors se poseraient toutes les questions connexes : qui l’a nommé ? Pourquoi l’avoir gardé pendant toutes ces douze années sachant ce qu’il a été, ce qu’il a commis ? etc. Je déteste parler des personnes et surtout des absents, mais quand on dit qu’un tribunal européen le recherche pour l’entendre, on ne peut se contenter d’entendre le responsable du secteur où les méfaits ont été commis dire «je ne suis pas concerné» ou «j’ai appris ça par la presse». Or, le premier intéressé, l’Etat algérien, se montre muet. Serait-il sourd et aveugle ? On a fait comme si l’affaire n’avait jamais existé. Il y a de toute évidence au sein du pouvoir des gens qui ne sont pas heureux avec cette situation et d’autres que cela arrange bien. - Vous qui avez été à la tête de Sonatrach pendant 14 ans, quel regard portez-vous de la gestion du secteur de l’énergie sous l’ère Chakib Khelil, une période qu’on présente comme étant catastrophique pour la compagnie nationale ? Je le laisse lui-même répondre à votre question en citant ce qu’il a dit lorsque ladite «affaire Sonatrach» toujours en cours, a éclaté. «J’ignore tout de cette affaire. Je l’ai apprise par la presse.» Est-ce vraisemblable ? Je ne le pense pas. Je dirais même que c’est impossible. C’est donc soit un déni de réalité, soit l’expression méprisante d’un certain sentiment d’impunité et, dans tous les cas, un profond mépris envers l’éthique et envers l’Algérie. C’est à cette occasion qu’il a orienté les journalises sur la thèse que l’affaire Sonatrach n’était pas judiciaire mais politique, rien d’autre qu’une conspiration contre ce qui est devenu depuis ses fameuses assertions «le clan présidentiel». La loi sur les hydrocarbures avait été annoncée avant même la formation du premier gouvernement Bouteflika et il est bien connu qu’un projet de loi sur les hydrocarbures avait été rédigé à Washington. Le SG de l’UGTA peut répéter ce qu’il a entendu, l’été 1999, de la bouche de deux futurs ministres-clés du gouvernement : «Il y a une chose à laquelle vous ne pouvez pas échapper, c’est la privatisation de Sonatrach, des transports et des banques.» Et aussi dire pourquoi, jusqu’en 2003, il s’est opposé à cette loi avec véhémence avant de rallier le ministre qu’il pourfendait pendant trois ans ? Pourquoi le projet de loi a été soumis en catimini à un groupe de députés, à l’insu du chef de gouvernement de l’époque, jusqu’à ce que ce dernier désavoue publiquement le projet, en même temps d’ailleurs que le ministre de l’Intérieur s’en démarquait par une longue lettre diffusée auprès des ministres.Pourquoi l’APN a-t-elle été sommée de voter une loi — de soixante pages ! — en 24 heures, alors que les députés en prenaient à peine connaissance pour la première fois ? Et pourquoi cette loi annoncée pendant six ans a-t-elle été annulée un an après son adoption ? A la question «pourquoi livrer ainsi nos gisements», le ministre répond qu’il vaudrait mieux les leur donner (aux Américains) de gré avant qu’ils ne viennent eux-mêmes les prendre de force, comme ils ont fait en Irak. N’est-ce pas le Président lui-même qui avait déclaré, place du 1er Mai, à propos du projet de loi et de l’Irak : «M’hattma ‘alina» (cette loi nous a été imposée). - Serait-ce une des conditions imposées par la superpuissance pour l’accession de Bouteflika au pouvoir en 1999 ? On est là dans le domaine de la supputation. Je vous laisse la responsabilité de la réponse suggérée, non sans ajouter cependant que ça peut y ressembler. - Est-ce que l’ère Khelil a été fatale au secteur de l’énergie et particulièrement à Sonatrach, que ce soit en matière de recherche et exploration, exploitation des ressources, formation… Le problème est plus vaste et beaucoup plus complexe que la question d’une personne ou des turpitudes de tel ou tel responsable. Il dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’énergie. En réalité, c’est dès la disparition de Boumediène qu’a commencé la mise à mal du secteur de l’énergie par la remise en cause des politiques, des structures et des hommes. Disons que 1999 n’a fait qu’aggraver les malheurs du secteur par le franchissement de lignes que l’on croyait infranchissables depuis les nationalisations de 1971. Pour faire court, on peut dire que la déstabilisation du secteur a commencé en 1979 et sa mise à genoux en 1999. Reste à savoir pour quand est sa mise à mort. A Dieu ne plaise. C’est le système et sa gouvernance, et non une seule personne, qui font problème. La politique énergétique dont notre pays a un besoin vital doit tendre à assurer la satisfaction des besoins nationaux, domestiques, industriels et agricoles de demain, de manière complète, pérenne, propre et soutenable financièrement, et ce, dans le cadre d’un projet national de développement qui doit être tendu vers l’émancipation vis-à-vis des énergies fossiles épuisables. Cela oblige à conduire le développement du secteur sur une multitude de fronts : les énergies fossiles, l'exploration de nouvelles réserves, l'exploitation et la conservation des gisements connus, les énergies alternatives (solaire, éolienne, géothermique), la fin des gaspillages ; les économies d’énergie, les politiques urbaines y seront associées, le traitement des déchets, etc. Rien de tout cela n’apparaît dans les préoccupations du pouvoir, encore moins dans ses priorités. Où est le projet du gouvernement qui traite de tout çà ? Les Premiers ministres qui se sont succédé, à eux-mêmes ou entre eux, dans 17 gouvernements successifs, ont tous proclamé que «leur programme est celui du Président». Nous cherchons toujours le programme du Président. Quant à l’exploitation des gisements que vous évoquez, il est à craindre qu’à force de maltraiter Sonatrach, de l’exposer à la souillure de la politique véreuse, on ait abandonné les gisements à leur sort. Il faut détromper l’opinion publique qui imaginerait un gisement comme dune piscine géante souterrain, pleine de pétrole, où l'on peut venir puiser à volonté, à tout moment, aller et revenir, arrêter puis reprendre jusqu’à assèchement. Non, ce n’est pas ainsi que cela se passe. Le mot pétrole vient du grec «petra» (roche), «ole» (huile). L’huile de la pierre. Le gisement de pétrole consiste en des couches rocheuses profondes dont les pores microscopiques sont imbibés de pétrole sous très haute pression. Cette haute pression fournit l’énergie naturelle qui fait remonter en surface le pétrole contenu dans la roche — en partie seulement — jusqu’à ce que la pression s’annule. On ne peut donc pas espérer extraire d’un gisement qu’une partie des hydrocarbures qu’il renferme. La méthode d’exploitation impacte directement le taux de récupération des réserves du gisement. Si avec une méthode rationnelle, intelligente, on peut extraire jusqu’à 60 à 80% des réserves en place dans un gisement, par contre on ne dépassera pas 30% avec une exploitation non assistée, négligée ou inadéquate. Cette perte de substance, transposée sur le cas du gisement de Hassi Messaoud, représenterait 30 fois 50 milliards de dollars. 1% de perte, c’est l’équivalent de plus de 50 milliards ou plus. Sans une gestion rigoureuse et un contrôle technique et politique de chaque instant, il y a lieu de craindre que nos gisements ne soient abimés. - Expliquez-nous, techniquement, comment «abime»-t-on un gisement ? L’art d’exploiter un gisement consiste à en retirer le taux le plus élevé possible des réserves en place et sur la plus longue période possible. Ce taux ne peut jamais être 100%, c’est une donnée de la nature, comme on vient de le voir. Les technologies de récupération sont en progression continuelle, ce qui implique un suivi de chaque instant, un choix adapté à chaque gisement et une mise en œuvre au moment approprié. Et toute erreur, toute perte, tout décalage ou choix technologique inapproprié peuvent conduire à des situations irréversibles. c’est-à-dire à des pertes définitives de réserves récupérables. Depuis dix ans, on parle de problèmes sur le gisement de Hassi Rmel, problèmes d’arrivée d’eau dans la couche productrice, parce que l’injection n’aurait pas été faite correctement et à temps. - Pensez-vous que cela puisse être prémédité ? Qu’il y a une volonté de la part de la tutelle de laisser dépérir ses gisements pour mieux privatiser la compagnie ? Non ! Il n’y a que les fous qui bousillent exprès des gisements. Lorsque l’autorité politique est défaillante, qu’elle est «ailleurs», plus dans la mauvaise politique politicienne au détriment du contrôle de gestion des gisements, lorsque l’encadrement n’est pas protégé contre les nuisances extérieures, lorsque les cadres se voient potentiellement les boucs émissaires de demain. Trop occupé «ailleurs», le pouvoir politique ne joue pas son rôle d’incitateur et de contrôleur. Nous avons officiellement une Autorité de régulation de l’énergie depuis près de dix ans : où est-elle ? Qu’est-elle devenue ? En tout cas, le premier responsable de la sauvegarde des gisements ne peut être que le responsable politique. Il y a forcément une mauvaise décision en amont. Soit en matière de contrôle, soit à cause de choix politiques obligeant Sonatrach à faire ce qu’elle ne sait pas ou ne peut pas faire. - Qu'est-ce qui a incité, d'après vous, le gouvernement à sortir cette histoire de gaz de schiste ? Le gaz de schiste n’est pas pour aujourd’hui. Pas avant 10 à 15 ans. Il doit au préalable vérifié que l’Algérie dispose d’assez de réserves, qu’elles sont exploitables économiquement sans nuire à l’environnement hydraulique. Ce thème a pris depuis un an une ampleur démesurée. Le dévoiement de la question en un pseudo-débat «pour ou contre le gaz de schiste» trompe l’opinion, aux seules fins de masquer l’indigence, voire l’absence de politique énergétique, masquer toutes les failles ou turpitudes de la gestion du secteur. Ce thème qui, en matière énergétique, n’est pourtant qu’un axe secondaire de recherche parmi d’autres, le gouvernement en a fait la colonne vertébrale de sa politique. Cette histoire n’a-t-elle pas été inventée pour cacher la baisse de production qui se poursuit depuis 4 ans ? En matière de conventionnel, le sous-sol algérien n’a pas dit son dernier mot et les investissements de recherche sont beaucoup moins élevés que pour le gaz de schiste. S’il y a des ressources financières pour l’exploration des énergies fossiles, et ces ressources ne sont jamais illimitées, consacrons les d’abord à la recherche des hydrocarbures dits conventionnels. Améliorons le taux de récupération des gisements existants et découvrons de nouveaux gisements. Cessons de dire que le conventionnel, c’est terminé. Un tel discours se trouve être celui que nous délivraient les sociétés pétrolières en vue de nous dissuader de mettre le nez dans l’exploration de notre sous-sol, encore moins de nationaliser. On nous disait il y a 50 ans : «Ne cherchez plus ! Il n’y a plus rien à trouver; l’essentiel a été trouvé. Ce n’est pas vous qui allez découvrir des gisements qui nous auraient échappé, nous «inventeurs du pétrole algérien». Il y a à la direction générale de l’ex société Repal et au ministère de l’énergie, des courbes de production qui prédisaient qu’en 1975, Hassi Messaoud allait décliner au dessous de 14 millions de tonnes par an, soit la moitié de sa production aujourd’hui ! Non le conventionnel n’est pas terminé et il est impossible de condamner le sous-sol algérien à ce stade. Par ailleurs, une politique énergétique qui serait basée sur les seules ressources fossiles est antinationale vouées à épuisement, l’avenir est dans l’énergie renouvelable. Trois pays dans le monde peuvent se permettre, pour un siècle encore d’en reporter l’échéance, en raison de l’importance de leurs réserves. Il s’agit de l’Arabie Saoudite, l’Irak et l’Iran. Les autres, la Libye et l’Algérie notamment, bien qu’ils puissent toujours espérer découvrir de nouvelles réserves, ne peuvent plus attendre. Que faisons-nous pour développer les énergies alternatives ? Rien. Last but not least la destruction de toutes les sources de dissipation de cette énergie est un volet obligé de toute politique énergétique. Avec un modèle de consommation énergétique aussi dispendieux et gaspilleur que le nôtre, nous perdons tous les trois ans l’équivalent de la production d’un Hassi Messaoud. - Vous affirmez que l’ère du conventionnel n’est pas terminée. La loi sur les hydrocarbures de 1991, contrairement à la loi Khelil, avait permis de réaliser de grandes découvertes et de reconstituer les réserves ? La loi sur les hydrocarbures de 1991 a permis de faire des découvertes importantes et à des endroits que les compagnies avaient abandonnés comme stériles. Sonatrach sait tout faire ou presque mais elle ne peut pas tout faire dans un délai acceptable, d’où l’intérêt du recours à la coopération avec des sociétés étrangères à titre complémentaire. Grand comme quatre fois et demi la France, notre territoire n’a pas encore dit son dernier mot. Les étendues inexplorées sont immenses. L’Erg oriental, à lui seul, est équivalent aux deux tiers de la superficie de la France. La plupart des sociétés occidentales l’avaient abandonné il y a 50 ans comme «stérile». L’Erg occidental, encore plus vaste, est totalement inexploré. C’est sous le même Erg oriental, condamné naguère, que le plus important complexe après Hassi Messaoud a été mis à jour en 1992, à Hassi Berkine. Les technologies de recherche et d’exploitation ont beaucoup évolué, en particulier en matière de forage horizontal, de stimulation des couches productrices, de travaux en eaux très profondes (plusieurs milliers de mètres). Les techniques de récupération connaitront une percée technologique grâce à la nanotechnologie. Qui, à Sonatrach ou au ministère de l’Energie suit ces nouvelles technologies ? Il fut un temps où nous avions envoyé des milliers d’Algériens se former à l’étranger, en plus de ceux, encore plus nombreux, qui étaient formés dans les deux principaux instituts, INH et IAP. Cela n’aurait pas été possible sans un pouvoir politique qui avait l’Algérie chevillée au corps, qui ne percevait pas Sonatrach comme une boîte à commissions, un terrain de prédation. Il est significatif que le pouvoir politique ait les yeux rivés sur un seul indicateur économique, le rapport entre les revenus pétroliers et les importations annuelles c’est à dire sur le nombre d’années d’importation. Pour le régime, l’ambition se limite à disposer pour deux ou trois ans, d’assez de sous pour nous faire taire. Il a transformé la société en société rentière. Le pouvoir défaillant, incapable de prendre en charge les problèmes des citoyens achète au jour le jour la paix sociale, s’il le faut en sacrifiant l’intérêt national. Cette manière de faire est irresponsable. - Monsieur Ghozali, en 1988, vous avez été ministre des finances. Période charnière, si elle en est, de trouble, avez un Trésor public déficitaire, des cours de pétrole en forte baisse, etc. Trouvez-vous cette période assez ressemblante en matière d’agrégats économiques à celle d’aujourd’hui ? Vous avez raison d’évoquer cette période oubliée, précisez cependant que les situations des décennies 1980 et 2000 se ressemblent surtout par les processus qui y ont conduit et qui sont identiques à l’échelle près. C’est là que se situe le trou de mémoire de nos gouvernants. Il suffit pourtant de dérouler la bobine, celle relatant l’évolution de la situation entre la mort de Boumediene et 1992 pour voir se répéter le processus qui a conduit à la situation d’aujourd’hui et préfigurer celle qui nous pend au nez pour demain. La situation d’endettement s’était élevée au niveau de 70%. Chaque fois que l’Algérie recevait 100 millions, 70 millions allaient automatiquement au remboursement de la dette. Les réserves de change étaient à zéro. L’Algérie enlevait le pain de la bouche de ses enfants pour rembourser ses créanciers. C’est de cette situation que Kasdi Merbah, chef de gouvernement, et moi-même, ministre des Finances, avons eu à gérer fin 1988. Aujourd’hui, le taux d’endettement est de zéro ou presque et les réserves de 200 milliards de dollars. En 1979, pour cause de pré-révolution islamique iranienne, le pétrole passe de 12,35 dollars à 19 dollars en un mois, à 25 en six mois, à 35 en 12 mois et à 45 dollars en 18 mois. Le Président, sitôt intronisé était emporté dans le tourbillon d’une euphorie financière, au point de s’émerveiller que «les choses soient aussi faciles», «Ma hsebnach el hala sahla kima hakda» confiait-il à ses pairs. A l’opposé, son prédécesseur avait entamé sa présidence avec un baril à un dollar. En relation avec les perturbations inhérentes aux nationalisations de 1971, il suivait les exportations tanker par tanker, pour savoir si l’objectif stratégique de 36 millions de tonnes de pétrole, que nous nous étions fixé, allait être tenu. Il m’appelait lui-même pour dire : «Où en sommes-nous ? Attention, si l’objectif n’est pas atteint, on te pendra.» C’est seulement huit ans plus tard que la guerre du Kippour hissait le prix à 3, puis 5 dollars le baril pour se stabiliser à 12,35 dollars à la mort de Boumediène. En 1979, on bascule dans un bain d’euphorie qui conduit les héritiers de Boumediène à commettre des énormités. Dévaloriser l’œuvre de Boumediène est devenu un axe de la stratégie dans laquelle on a fourvoyé le nouveau Président, par la désinformation, entre autres, la fumisterie du «surendettement» légué par son prédécesseur. Et on persuada Chadli Bendjedid de rembourser par anticipation pour apparaître comme le sauveur de la nation. 25 ans plus tard, quand le prix du pétrole grimpera à 100 dollars, on fera faire la même chose au ministre des Finances, Mourad Medelci : rembourser par anticipation. Grisés par le baril à 40 dollars (plus de 80, en dollars de maintenant) on a remboursé par anticipation pour les besoins d’annonce à l’APN, «nous avons définitivement désendetté l’Algérie», dixit le Premier ministre en 1984, qui ajoute : «Nous avons fait mieux que les USA» (sic). On est allé même jusqu’à annoncer sur le perron de l’Elysée : «Nous sommes prêts à aider la France… à équilibrer ses finances extérieures» Ainsi, l’Algérie était en train d’aider financièrement un pays dont le PIB est 15 fois supérieur au sien ! Pour épater le peuple, on créait un climat d’abondance artificielle. Ce fut le Plan anti-pénurie (PAP) : importations massives, de tout, des bananes, d’e lélectroménager, des voitures, etc. Le prix s’est mis à chuter à 11 dollars en 1986, on s’est remis à emprunter pour acheter les produits de première nécessité. En cachette forcément, puisque deux ans auparavant, on avait annoncé que l’Algérie, désendettée par anticipation, n’avait plus besoin d’emprunter. Ambassadeur à Bruxelles auprès de la CEE (Communauté européenne), c’est à moi qu’il échut d’aller quémander la possibilité de financer l’achat de surplus européens de beurre, de lait et de semoule. Cruelle ironie du sort pour moi qui, six ans auparavant, avais été renvoyé du gouvernement pour avoir dénoncé l’annulation de nos ventes de gaz à l’américaine El Paso, opération qui allait coûter à l’Algérie 50 milliards de dollars de perte ! Résultat de l’incurie politique qui a misé sur un baril à 40 dollars pour la vie. A mon retour au gouvernement fin 1988, j’héritais avec Kasdi Merbah d’un taux d’endettement de 70%. La dette était déclarée secret d’Etat. Hormis le ministre des Finances, nul ne savait rien de ce secret de Polichinelle. Le peuple et les institutions étaient dans la situation de cette personne trompée dont «tout le village savait qu‘elle était cocufiée, sauf elle-même» ! Nouvellement installé aux Finances, je reçus Camdessus, directeur général du FMI, qui attirait mon attention sur les fausses déclarations du ministère qui prétendait «cacher» notre dette à nos créanciers, le FMI et la World Bank ! J’ai également rendu public le montant de la dette, 24 milliards de dollars. L’Assemblée nationale recevait, pour la première fois de son existence, un compte rendu exhaustif de l’état de nos finances. Aboutissement d’une décennie de dégradations qui allaient se muer en une crise économique puis sociale, puis morale, puis politique, l’année 1988 était aussi celle du 5e congrès du FLN, un congrès-bilan de la décennie post Boumediene, que les appareils voulaient éviter plus que tout. D’où l’intervention du Président et secrétaire général du FLN, le 19 septembre 1988. Le discours qu’il prononce décrit la gravité de la situation et en impute la responsabilité au FLN. Par la voix de son secrétaire général, le pouvoir venait de jeter le FLN en pâture à la population. La mèche est ainsi allumée qui déclenche le feu du 5 Octobre, mais la maîtrise allait vite échapper à ceux qui l‘ont allumée. Sur tout le territoire national, les mouhafadhas FLN et les APC furent ciblées. (Retrouvez la dernière partie de cet entretien dans l'éditon de demain)
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