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C’est le paradoxe de la scène politique algérienne. Au moment où le pouvoir est fragilisé par la chute des cours du baril de pétrole et ses conséquences sur l’économie nationale et la stabilité sociale, l’opposition semble désarmée. Pis, elle peine à apparaître comme un recours crédible et semble plombée par de vieilles «liaisons dangereuses» qui continuent à la pénaliser. A force de compromissions, elle accepte d’être cantonnée dans un périmètre défini par le régime, qui sait jouer à merveille sur la peur de lendemains incertains. Dans un message adressé aux militants de son parti, Ahmed Ouyahia n’a pas hésité à accuser l’opposition de vouloir «cueillir le pouvoir» en ayant recours à l’ingérence étrangère dans les affaires internes de l’Algérie. «Evoquer aujourd’hui le changement, c’est prendre le risque d’être accusé de vouloir mettre l’Algérie à feu et à sang», affirme Karim Tabbou, député et président de l’Union démocratique et sociale (UDS), un parti que l’administration «refuse de reconnaître», rappelle-t-il. A quelques jours de l’ouverture du congrès de la CLTD, les partis réunis dans cette structure annoncent déjà la couleur : ils se refusent au bras de fer. Invité cette semaine par Ennahar TV, Mohmed Hadibi (porte-parole du parti islamique Ennahda, membre de la CLTD) a assuré que l’opposition n’était pas dans une logique d’affrontement : «Face aux risques, il n’est pas encore venu le temps des démonstrations de force.» Il espère que «l’opposition et le pouvoir trouvent ensemble les moyens pour une sortie de crise». La stratégie de la main tendue est loin de faire l’unanimité au sein même du camp de l’opposition qui préconise une rupture totale avec le régime. «Continuer à se chercher un espace au sein du pouvoir est une erreur», condamne le président de l’UDS. Le sociologue Nacer Djabi s’est penché sur la question et, sans minimiser la responsabilité de l’opposition, tient à rappeler la nature du pouvoir algérien. «Si les partis politiques algériens sont acceptés dans la forme, ils ne le sont pas dans les faits», déclare le professeur à l’université d’Alger. «La notion de contre-pouvoir est le propre des démocraties dans lesquelles l’architecture institutionnelle garantit les équilibres des pouvoirs et empêche – généralement l’Exécutif — de devenir autoritaire», explique  pour sa part Louisa Aït Hamadouche, politologue et maître de conférences à la faculté des sciences politiques et des relations internationales d’Alger 3. Et d’ajouter : «Dans un système qui n’est pas démocratique, les contre-pouvoirs se situent au sein même du pouvoir. Les batailles politiques se font au sein même de la boîte noire — ou grise dans le cas de l’Algérie — dans laquelle sont configurés les alliances et les rapports de force.» Une analyse que ne réfute pas Noureddine Bahbouh, leader de l’UFDS et membre de la CLTD, pour qui le seul fait de pouvoir s’opposer dans le contexte actuel est déjà une victoire : «Il faut être réaliste. Avec la conjoncture actuelle et le coup de force permanent du régime, le fait de s’opposer, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire.» Sauf que certaines personnalités du même camp ne partagent pas cet «angélisme» et rappellent que les alliances passées ont terni l’image de l’opposition auprès des électeurs. «La participation de certains partis au gouvernement continue à nous pénaliser», juge Moussa Touati, président du FNA. «Une partie importante de l’opposition a choisi le camp du régime et n’a pas eu l’intelligence d’œuvrer pour la mise en place d’un cadre irréversible pour la démocratie», regrette pour sa part Karim Tabbou. Pour comprendre ce décalage, il faut remonter dans le temps et replonger plus de 25 ans en arrière. Nous sommes dans les années 1990, en pleine décennie noire, et une grande partie de ce qui compose l’opposition actuelle a dû choisir son camp lors de l’affrontement opposant le pouvoir au Front islamique du salut (FIS). Par calcul, par conviction ou parce qu’ils ont été contraints de le faire, les partis ont soutenu dans leur grande majorité le régime… et consumé leur crédit. Aujourd’hui encore, l’opposition en paye le prix fort au moment où elle se démène pour être entendue par une population qui ne semble pas convaincue par un personnel politique qui a souvent poussé le flirt trop loin avec le régime. D’autant que, comme le rappelle Nacer Djabi, l’absence de culture politique des Algériens fausse leur perception des alliances et les subtilités du «jeu classique de la politique». «En Algérie, on ne peut pas parler d’opposition et donc de contre-pouvoir pour la simple raison que celle-ci est formée d’un personnel politique qui appartient au sérail», rappelle le politologue Rachid Tlemçani. Les accords passés par certains partis politiques avec le président Bouteflika, à son arrivée à la tête de l’Etat en 1999, mais également le parcours politique de certains leaders ont grandement contribué à jeter le trouble sur une opposition jugée plus prompte à grappiller une part du pouvoir qu’à se substituer à lui. En d’autres termes, elle ne chercherait que ses propres intérêts. Sauf que pour Louisa Aït Hamadouche, cela n’est pas incompatible. Elle rappelle que l’alternance doit être précédée d’un partage du pouvoir : «En principe, les deux démarches ne sont pas antinomiques. Dans une logique de transition pactée, il y a partage du pouvoir avant alternance complète. L’enjeu est dans le but final poursuivi. Si des garde-fous ne sont pas mis en place avec un calendrier, des procédures politiques et juridiques et des garanties, le risque est que le partage du pouvoir se transforme en moyen de perpétuer le système en place en renouvelant une partie de son personnel politique. Nous serons donc dans une logique de résilience. Les différentes coalitions présidentielles menées jusqu’à présent entrent dans cette logique de partage apparent du pouvoir pour favoriser sa résilience.»   Opposants ou dissidents ? Face aux accusations, les hommes politiques font le dos rond. Pourtant, plusieurs d’entre eux s’accordent sur le fait que la composante de l’opposition a plus l’allure d’un groupe de dissidents au régime qu’autre chose. Nacer Djabi partage ce point de vue : «On ne peut pas parler d’une opposition effective, mais plutôt de la dissidence d’anciens du pouvoir qui se sont retournés contre lui.» Sans idées, sans connexion avec les élites, l’opposition peine à être crédible aux yeux des citoyens. Enfermée dans une logique de «personnalisation du débat politique au détriment d’un discours en direction des citoyens», comme l’affirme Karim Tabbou, elle est ne peut contrecarrer l’hégémonie du pouvoir. Si certains reconnaissent leur faiblesse, ils estiment qu’«ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont» et de «manière responsable». «La faute est partagée, analyse Mme Aït Hamadouche. Je voudrais attirer votre attention sur un problème de culture qui sera beaucoup plus difficile à corriger que tous les obstacles susmentionnés. La mobilisation politique et partisane repose sur la culture de l’action organisée, soumise à des normes avant de l’être à un arsenal juridique. Elle repose sur la connaissance de ses droits et du respect des droits d’autrui. Elle repose sur l’acceptation du dialogue et du compromis.» Et d’ajouter : «Si les autorités compétentes ne se montrent pas aussi promptes à sanctionner un stationnement non autorisé qu’à punir les crimes économiques, je ne vois pas comment les Algériens pourraient croire qu’une élection changera leur vie. La mobilisation électorale est le résultat d’une culture citoyenne, jamais celui de l’anomie, du désordre, de l’impunité.» Noureddine Bahbouh a beau assurer que l’opposition est «prête à  gouverner», la réalité est toute autre. Car pour peser, elle doit constituer un bloc uni. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Face à l’unité de façade, l’opposition donne l’image d’un assemblage hétéroclite d’intérêts divergents, uniquement unis par le rejet du chef de l’Etat. Même si les partis de la Coordination pour les libertés et la transition démocratique se sont donné rendez-vous cette semaine pour tenir leur deuxième congrès, sa composante apparaît aux antipodes et profondément divisée tant sur le projet de société que sur la stratégie à conduire. Cette conférence, au-delà de son caractère symbolique fort, semble un paravent pour masquer les ambitions des uns et des autres. Les prochaines échéances électorales seront révélatrices de ces divisions. Que ce soit pour les législatives de 2016 ou la prochaine présidentielle, aucun des partis de la CLTD n’acceptera de faire la «courte échelle» à un autre candidat. «Chacun joue son jeu, le regard tourné vers le pouvoir pour obtenir quelque chose», accuse Moussa Touati. «Le salut passe par l’émergence d’une nouvelle opposition», reconnaît un jeune d’un parti de l’opposition. D’autant que la génération en place depuis l’indépendance est appelée à disparaître et les partis politiques poussés au changement. «Il faut de nouvelles figures, une ouverture vers la jeunesse, de nouvelles méthodes politiques et il faut parvenir à impliquer les élites. C’est la seule issue pour mettre en place les bases du changement avec l’émergence d’une nouvelle opposition», affirme le député Karim Tabbou. Même l’ouverture économique et l’émergence d’une nouvelle classe sociale auront des répercussions sur la prochaine configuration politique du pays. «Du besoin naît l’organe. Le problème est de ne pas se tromper dans le besoin, explique Mme Aït Hamadouche. Jusqu’à présent, les détenteurs du pouvoir ont créé leur propre opposition, comme ils ont créé leur société civile, leurs relais médiatiques et leur patronat… Les Algériens se mobiliseront dans un cadre politique organisé, ils s’engageront dans un militantisme partisan quand ils seront convaincus que ce moyen sera porteur de changement et non générateur de statu quo.»

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