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Travailler plus, pour gagner quoi ?
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SUJET: Travailler plus, pour gagner quoi ?

Travailler plus, pour gagner quoi ? il y a 3 ans, 7 mois #619

  • kob66
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Travailler plus, pour gagner quoi ?

La multiplication accélérée des formes dévaluées d'emploi conduit à
la dégradation du statut de travailleur, donc de citoyen
(Le Monde, 9 juillet 2008)

Il s'est produit en une dizaine d'années une transformation
considérable et inattendu dans la représentation de la fonction et
de l'importance du travail dans la société française. Au milieu des
années 1990 fleurissaient des discours sur le travail " valeur en
voie de disparition ", voire sur la " fin du travail ". Ils
traduisaient l'opinion - erronée mais à la mode - que le travail
perdait son importance comme le socle privilégié de l'inscription des
individus dans la société.

Parallèlement, le débat public était animé par des réflexions plus
sérieuses sur la possibilité de lutter contre le chômage en réduisant
la durée du travail afin de mieux le répartir. Réflexions plus
sérieuses, parce que le plein-emploi ne se mesure pas à la durée du
travail, ni sa productivité au temps passé à travailler. Il n'est
donc pas déraisonnable de penser que dans le cadre d'une meilleure
organisation du travail, compte tenu des gains de productivité et des
progrès technologiques, on pourrait travailler moins en travaillant
mieux, comme l'atteste l'histoire du capitalisme industriel.

Quoi qu'il en soit de leur pertinence, ces débats ont complètement
disparu de la scène publique. On assiste, au contraire, à une
extraordinaire survalorisation du travail portée par une idéologie
libérale agressive qui trouve sa traduction politique directe dans
les orientations de l'actuelle majorité, président de la République
en tête. La virulence de la critique des lois dites " lois Aubry "
sur la réduction du temps de travail après le changement de majorité
en 2002 a parfois frôlé l'hystérie. " La France ne doit pas être un
parc de loisirs ", déclarait durant l'été 2003 Jean-Pierre Raffarin,
alors premier ministre. La France est devenue la lanterne rouge de
l'Europe, elle s'enfonce dans le déclin parce que les Français ne
travaillent pas assez : la campagne présidentielle a été dominée par
cette apologie du travail, et l'habileté avec laquelle Nicolas
Sarkozy l'a orchestrée a été pour beaucoup dans son succès.

Tout le monde a en mémoire les slogans incitant au travail et portant
la promesse que travailler davantage est le moyen à la fois
d'améliorer son pouvoir d'achat et aussi d'accomplir son devoir de
citoyen et d'aider la France à retrouver la place qu'elle mérite dans
le concert des nations. Cela, évidemment, pour tous ceux qui veulent
bien travailler, qui en ont le courage. Cette célébration du travail
est en effet assortie de la stigmatisation de tous ceux qui ne
travaillent pas. C'est le soupçon qui pèse sur les chômeurs d'être
des " chômeurs volontaires " pour lesquels on va multiplier les
contrôles et les pressions pour qu'ils acceptent n'importe quel
emploi. C'est aussi la condamnation des assistés, comme les
bénéficiaires du RMI, accusés d'être des parasites vivant aux
crochets de la France qui se lève tôt.

Ces positions, au demeurant populaires, pourraient paraître, si ce
n'est aberrantes, à tout le moins paradoxale, puisque l'une des
caractéristiques de la situation actuelle est précisément que le
travail manque et que le plein-emploi n'est plus assuré depuis trente
ans. Cependant, c'est dans ce contexte que l'incitation
inconditionnelle au travail prend tout son sens.

Il faut en effet penser ensemble ces trois composantes de la
situation présente : primo, il y a du non-emploi, c'est-à-dire une
pénurie de places disponibles sur le marché du travail susceptibles
d'assurer le plein-emploi ; deuxio, il y a une survalorisation du
travail qui en fait un impératif catégorique, une exigence absolue de
travailler pour être socialement respectable ; tertio, il y a cette
stigmatisation du non-travail, assimilé à l'oisiveté coupable, à la
figure traditionnelle du " mauvais pauvre " vivant aux dépens de ceux
qui travaillent.

Ces trois dimensions fonctionnent d'une manière complémentaire pour
impulser une politique pouvant conduire à la pleine activité sans que
cela signifie le retour au plein-emploi. Tout le monde doit et
pourrait travailler si on abaisse le seuil d'exigence qui commande
l'accès au travail. Il faut donc travailler même si le travail
n'assure pas les conditions minimales d'une certaine indépendance
économique. C'est ainsi que l'on devient un travailleur pauvre,
figure qui est en train de s'installer dans notre paysage social. Ce
n'est pas très gratifiant à aucun point de vue d'être un travailleur
pauvre. Cependant c'est mieux que d'être un mauvais pauvre, un
misérable parasite assisté.

Se dessine ainsi une stratégie qui, à la limite, pourrait résorber le
chômage en le grignotant progressivement par la multiplication de
manières dégradées de travailler. On pourrait de la sorte restaurer
une société de pleine activité (mot d'ordre de l'OCDE), sans que l'on
puisse parler de société de plein-emploi, si l'on entend par emploi
un travail relativement assuré de sa durée (prééminence du CDI),
fermement encadré par le droit du travail et couvert par la
protection sociale. Le processus est en cours. De contrats aidés en
services ponctuels à la personne en passant par la montée en
puissance des formes dites " atypiques " d'emplois qui représentent
aujourd'hui plus de 70 % des embauches, se met en place une large
gamme d'activités qui institutionnalisent la précarité comme un
régime de croisière dans le monde du travail. L'insécurité sociale
est de retour, et un nombre croissant de travailleurs vivent à
nouveau " au jour la journée ", comme on disait autrefois.

Le nouveau régime du capitalisme qui se met en place depuis trente
ans après la sortie du capitalisme industriel n'est pas en mesure
d'assurer le plein-emploi. La preuve : l'existence d'un chômage de
masse et la précarisation des relations de travail. Mais ce n'est pas
ce qu'il vise, et ceux qui le mettent en oeuvre s'attaquent au
contraire au statut de l'emploi en dénonçant les coûts qu'il
représente et les obstacles qu'il met au libre développement de la
concurrence au niveau de la planète.

Par contre, ce capitalisme en appelle à la pleine activité pour
maximiser la production des richesses, qui continue à dépendre du
travail. La Chine offre en ce moment l'exemple d'un fantastique
développement économique en grande partie dû au fait que le coût du
travail y est très bas parce que les garanties liées à l'emploi sont
rarement associées aux activités qui se déploient " librement ".

Nous ne sommes pas en Chine, mais la France est engagée dans une
dynamique de montée en puissance de différents types d'activités en
deçà de l'emploi. Ces formes de sous-emploi sont généralement peu
attractives et elles n'assurent pas les conditions de base
nécessaires pour mener une vie décente. On conçoit donc que des
pressions doivent s'exercer pour faire accepter ces formes de
travail : il faut absolument que tu travailles pour échapper au
mépris attaché au mauvais pauvre. C'est finalement sur un chantage
d'ordre moral autant que sur un raisonnement économique que repose
l'orchestration actuelle de l'inconditionnalité de la valeur travail
par les autorités qui nous gouvernent.

Il faut continuer à défendre la valeur travail, parce que l'on n'a
pas encore trouvé d'alternative consistante au travail pour assurer
l'indépendance économique et la reconnaissance sociale dans une
société moderne. Mais aussi rappeler qu'il y a travail et travail. Le
travail est essentiel en tant que support de l'identité de la
personne à travers les ressources économiques et les droits sociaux
auxquels il donne accès. Au contraire, l'institution de formes
dégradées d'emploi au nom de l'exigence de travailler à tout prix et
à n'importe quel prix conduit aussi à la dégradation du statut de
travailleur et, finalement, de la qualité de citoyen. Il ne suffit
pas de " réhabiliter le travail ", comme se propose de le faire le
président de la République : il faudrait respecter la dignité des
travailleurs.
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