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A l’indépendance du pays, en 1962, seuls quelques dizaines de milliers de combattants écumaient encore les maquis. Environs 30 000 autres soldats étaient stationnés le long des frontières est et ouest. C’est ce qui est communément appelé l’armée des frontières. Par un coup de génie, le nombre des «moudjahidine» s’est démultiplié en quelques années et 50 ans après l’indépendance, on dénombre des dizaines voire des centaines de milliers d’anciens «combattants» auxquels se sont ajoutés les ayants droit, dont les femmes et enfants de chouhada. Plus tard, des organisations des enfants des anciens moudjahidine sont nées. Tout ce monde a droit, depuis l’indépendance, à une pension versée mensuellement par l’Etat. Le montant est tellement important que le budget du ministère des Moudjahidine (géré cette année et pour la première fois par un ministre qui n’est pas issu de la génération de la guerre) est en tête de peloton des départements ministériels en terme de dotation. Son budget dépasse, dans la loi de finances 2015, 3,6 milliards de dollars, loin devant la dotation du ministère de l’Education nationale. Toutes ces catégories de la population sont résumées dans un vocable aussi ancien qu’évocateur : la famille révolutionnaire. C’est au nom de cette famille que des générations entières ont gouverné ou imposé leur loi au pays. C’est encore au nom de cette famille que des abus ont été commis et des insultes proférées. Mais qu’est, en réalité, la famille révolutionnaire ? Idées reçues Pour Mustapha Cherchali, secrétaire national de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM), il s’agit plutôt des «moudjahidine et des ayants droit des chouhada». Mais, ajoute l’ancien officier de la Wilaya IV historique, cette catégorie de la population «n’a jamais réellement gouverné». Mais qui a été au pouvoir durant ces 50 ans ? «Ce sont parfois ceux qui avaient combattu les vrais moudjahidine», s’amuse à expliquer l’ancien compagnon du colonel Si M’hamed Bouguerra, un peu gêné. L’allusion aux harkis est apparente. «Je peux vous assurer que le peu de députés ou autres cadres issus de cette catégorie n’ont pas été choisis sur ce seul critère. C’est souvent le résultat du mérite individuel», l’interrompt Mohamed Lefki, député FLN et fils de chahid. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont les enfants de chouhada ou encore les anciens maquisards qui porte un jugement sévère sur les clichés faits de la «famille révolutionnaire». C’est le cas de Abdelouahid Bouabdellah. Pour le député, fils de moudjahid et frère de chahid, «la famille révolutionnaire est finie depuis 1962». L’ancien PDG d’Air Algérie estime que «la famille révolutionnaire est celle qui est restée à l’ombre» et a vécu «la misère» après l’indépendance. «On présente cette famille lors de la commémoration des dates historiques, comme un trophée» et on l’a souvent «associée aux salaires mirobolants et autres privilèges», s’offusque-t-il. L’homme semble indigné. «Ce n’est pourtant pas vrai», a-t-il ajouté. «Ceux qui ont profité, et qui n’ont pas forcément un lien avec la Révolution, sont parfois aux affaires», accuse-t-il, avant d’enchaîner : «Ce dossier (des harkis au pouvoir, ndlr) on doit l’ouvrir un jour ou l’autre.» Stigmatisation… Cela n’est pas l’avis de Chiheb Seddik. Pour le sénateur RND, la famille révolutionnaire va au-delà des ayants droit des chouhada et des moudjahidine. «La famille révolutionnaire est l’ensemble des organisations de masse, telles celles des moudjahidine, des enfants de chouhada, de l’UGTA, de l’UNJA…» Mais, admet l’ancien syndicaliste, «cette catégorie est, hélas, stigmatisée du fait de sa proximité avec le pouvoir, comme l’est l’ensemble de la classe politique du pouvoir ou de l’opposition», c’est pour cela qu’ «il faut la dépoussiérer» et lui donner plus de crédibilité. Pour une autre partie de la classe politique, la famille révolutionnaire est «celle qui construit et défend les idéaux de Novembre». C’est, par exemple, le cas de Ramdane Tazibt, député du Parti des travailleurs, qui pense que «la famille révolutionnaire est d’abord celle qui a libéré le pays. Mais il y a également la famille qui a bâti et, surtout, celle qui a conservé ce que nous avons de plus précieux, à savoir la souveraineté». Si tous nos interlocuteurs s’accordent à dire que les ayants droit des chouhada et les moudjahidine ont vécu la misère lors des premières décades qui ont suivi l’indépendance, les choses ont, depuis, changé. Même les enfants et petits-enfants de moudjahidine réclament leur part du gâteau. Veulent-ils perpétuer la tradition en continuant à percevoir les pensions de leurs aïeux ? Possible. Si cette catégorie de la population algérienne est sujette à controverse, ce n’est pas le cas dans d’autres pays. En France ou aux Etats-Unis, en passant par la Russie, les anciens combattants ou les vétérans constituent, certes, une couche sociale importante, mais leurs revendications se limitent le plus souvent au seul aspect social. En dehors des Etats-Unis où les vétérans jouent parfois un rôle politique, les anciens combattants des autres pays se contentent de vivre «dans la décence».