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Depuis la promulgation de la loi 87/19 en octobre 2007, portant déstructuration des domaines agricoles socialistes, jamais l’agriculture algérienne n’a été autant décriée que depuis que les cours des fruits et légumes se sont pratiquement alignés sur les cours mondiaux. Malmenés de toutes parts, les fellahs éprouvent des difficultés à justifier les hausses qui affectent régulièrement un produit-phare comme la pomme de terre. Une culture qui a fait la réputation de la région de Mostaganem, où elle côtoie de manière récurrente la tomate, le chou-fleur, le petit pois et l’artichaut. Toutes ces cultures sont connues pour leur exigence élevée en main-d’œuvre. Ce qui a pour première conséquence d’impacter, parfois fortement, les coûts de production. Car de la main d’œuvre, il en faut à tous les stades de la production, depuis le semis jusqu’à la récolte. Cependant, s’il y a une étape que les producteurs craignent par-dessus tout, c’est celle du ramassage de la récolte qui constitue l’étape la plus importante du processus de production. C’est ainsi qu’au fil du temps se sont constitués de véritables plaques tournantes spécialisées en main-d’œuvre d’appoint. C’est là que se rendent les fellahs afin de recruter les équipes appelées à assurer la récolte. Puis au fil du temps, des villages comme Bouguirat ou Sirat sont devenues les principales places pourvoyeuses d’ouvriers. Très vite, de véritables tâcherons se sont constitués, offrant des services à la carte. C’est ainsi que durant les deux longues campagnes de récolte de pomme de terre, – l’une s’étalant de fin octobre à fin décembre, la seconde de fin mars à fin mai – bien avant le lever du jour, c’est à bord des camionnettes que les travailleurs sont emmenés vers les champs où se forment les équipes. En temps normal, lorsque la récolte est au rendez-vous et que les rendements sont supérieurs à 300 quintaux à l’hectare, rassembler une équipe de 15 à 25 arracheurs de patates ne pose aucun problème. Mais c’est lorsque les rendements sont plus faibles que les ouvriers rechignent à aller dans les champs. Comme ils sont payés en fonction de ce qu’ils ont cueilli ou arraché –entre 450 et 500 kg – il est vite apparu que lorsque les rendements sont élevés, le contrat est atteint plus vite que lorsqu’il faut remuer plus de terre pour réunir le quota. C’est ainsi qu’il arrive souvent qu’une fois sur la parcelle, les arracheurs se rebiffent lorsqu’ils se rendent compte que les tubercules ne sont pas assez gros pour faire l’appoint. C’est ainsi que lorsqu’une parcelle atteint des rendements de 600 qx, le chantier de récolte peut être bouclé en moins de 3 heures. Plus les rendements baissent, plus il faudra s’appliquer. Il y a deux années, lorsque la pomme de terre avait inondé le marché et que la production s’était écoulée à 10 et 15 DA le kilo, les équipes d’arracheurs avaient tout simplement exigé le payement par anticipation, de peur que les fellahs ne puissent pas verser leurs 1600 DA quotidiens. A ce prix, le kilo récolté revient entre 4 et 5 DA, soit 50% du prix de vente. Ces contraintes objectives ont incité de nombreux producteurs de pommes de terre à se tourner vers la mécanisation de la culture. Les équipements étant mis au point pour des pommes de terre parfaitement matures, qui supportent les vibrations sans perdre leur peau, leur utilisation s’est très vite ralentie. Les semis ainsi que la récolte sont réalisés à l’aide de semoirs et d’arracheuses. Pour les traitements chimiques fort onéreux, le savoir-faire local fait des merveilles : une petite pompe hydraulique permet de pulvériser sur les rangées de plants d’artichauts ou de tomates. Le système très en vogue emploie trois ouvriers, l’un s’occupant de la pompe, le second du flexible et le troisième se charge de l’épandage à l’aide d’une lance. Très archaïque, le système mis en pratique dans les cultures de tomates permet une économie de main-d’œuvre et a détrôné le pulvérisateur à dos. Les désœuvrés de Tigditt dans les champs de tomates Arrivés par vagues successives, les maraîchers du Dahra sont devenus, en une vingtaine d’années, de véritables pionniers dans la culture de la tomate. Qui, tout comme la pomme de terre, se décline en deux saisons. Mettant à profit les faibles températures du cordon littoral, ces cultivateurs aguerris et inventifs sont parvenus à faire fructifier des terres jadis incultes, tout simplement à s’appliquant à gérer l’irrigation localisée qui permet le transfert d’eau sur des surfaces accidentées et souvent inaccessibles. Ceci n’aura été possible que parce que l’organisation sociale du travail s’articule autour de pratiques ancestrales de la «djemaâ». Des groupes de jeunes ruraux, tous originaires du Dahra oriental – celui s’étalant de Cherchell à Ténès – se mettent ensemble sur une exploitation louée par l’un des leurs. Celui-ci, disposant de moyens matériels et de liquidités, se charge de réunir les intrants – engrais, produits phytosanitaires, plants, motopompe et gaines d’irrigation – et de régler des avances en numéraires. Les jeunes fellahs entament alors les travaux culturaux jusqu’à la récolte. Dans cette organisation il n’y a aucune hiérarchie, le travail est confié à chacun selon ses compétences et ses forces. Une fois les tomates arrivées à maturité, c’est au moment de la vente que se fait le partage des revenus. Une part est alors équitablement répartie entre les associés, la plus grande part revenant à celui ayant fourni la terre et les intrants. Ce système à nul autre pareil permet à tous les opérateurs d’être logés à la même enseigne et surtout d’être solidaires durant le processus de production et lors de la répartition des revenus. Comme tout le monde y trouve son compte, c’est sans doute le mode d’organisation le plus efficace. C’est un véritable mode sans échec : lorsqu’un associé tombe malade, il va se reposer et se soigner dans sa région d’origine, ceux qui restent sur place compensent son absence.  Depuis deux ou trois saisons, l’augmentation des surfaces cultivées a nécessité le recours à de la main d’œuvre locale. Curieusement, ce sont des jeunes désœuvrés des quartiers périphériques de Mostaganem qui sont appelés à la rescousse. Payés à 1500 DA la journée de 5 à 6 heures, ils participent uniquement à la récolte et au conditionnement des tomates. Dans les zones éparses du Dahra, ce sont souvent des collégiens qui viennent prêter main-forte moyennant un salaire de 700 à 1000 DA, en plus d’un panier de tomates qu’ils revendront au bord de la RN11. Un jeune de Tigditt n’hésite plus à se lever avant l’aube, à prendre un taxi clandestin pour aller jusqu’à Ouréah récolter les tomates. A la mi-journée, chargé d’un sac de tomates prélevé sur la récolte, qu’il vend en faisant un crochet par le marché de Mazagran. Il retourne à la maison avec pas moins de 2000 DA en poche. Des ouvriers saisonniers comme lui, se recrutent par dizaines chaque jour. Même harassant et très prenant, le travail dans l’agriculture permet de substantiels revenus à ceux qui acceptent ses contingences. Le retour des charrues Dans les champs de petits pois, qui s’étalent désormais sur d’importantes superficies, les producteurs font appel à un autre type de main-d’œuvre. Rémunérés au sac (25 à 30 kg) de petits pois, jeunes garçons et filles, quelquefois accompagnés de femmes, se retrouvent pour la récolte. Payés 500 à 700 DA le sac, ils arrivent à mettre un peu d’argent de côté pour les mauvais jours. Sans cette main-d’œuvre très bon marché, il est certain que les petits pois que l’on achète parfois 40 et 60 DA le kilo auraient disparu des marchés. Cette culture jadis menée sur des petites parcelles a pris une ampleur considérable depuis le retour en activité des attelages d’ânes et de mulets. En effet, une fois les semis effectués, la culture a besoin d’un sarclage qui permet d’aérer le sol et d’éliminer les mauvaises herbes. Sans le retour en grâce des charrues tractées par les bêtes de somme, jamais cette culture protéagineuse aux multiples vertus n’aurait pris un tel essor. Loué 2500 à 3000 DA la journée, l’attelage est conduit par une seule personne et permet de sarcler quotidiennement près d’un quart d’hectare ; la même opération effectuée par l’homme aurait nécessité quatre fois plus de frais et de temps. La double vacation fait des émules Activant dans la commune de Hassi Mamèche, un opérateur venu des Hauts-Plateaux sétifiens cultive près de 150 hectares de pomme de terre par saison. Ayant appris le métier sur le tas ; après quelques déboires, il a fini par se faire une place respectable dans la corporation des «patatiers» qui comptent. Ils sont une trentaine dans la région à cultiver entre 150 et 800 hectares de pomme de terre, toutes saisons confondues. Obtenant des rendements parmi les plus élevés, ces fellahs émérites ont cette particularité de ne pas posséder le moindre acre de terre. Ni en bien propre ni en concession. Tous, sans exception, louent les surfaces qu’ils cultivent à des particuliers relevant exclusivement du régime de la concession. Ici, les chantiers de plantation, de buttage, de traitement chimique et de récolte mobilisent des centaines d’ouvriers. Il arrive souvent, au vu de la rareté de la main-d’œuvre, qu’ils soient dans l’obligation de ramener des ouvriers depuis la vallée du Cheliff. Regroupés dans une véritable base-vie équipée de lits de camp, de cantines collectives, bénéficiant de couverture sanitaire, ces «arracheurs» font une double vacation, une pratique jamais usitée dans la région. En effet, payés à 1600 DA la vacation, ils entament un premier chantier dès l’aurore, font un break pour déjeuner puis reprennent une autre vacation l’après-midi. Si bien qu’au bout d’un mois, un simple ouvrier peut se retrouver avec un salaire net de 90 000 DA. Tout le monde y trouve son compte, comme nous le confie un opérateur de la région de Haciane, qui cultive 400 hectares de pomme de terre. Avec des rendements rarement inférieurs à 450 qx/ha, son gain varie, selon le marché, entre 1 et 1,5 million de dinars à l’hectare. Sachant que les frais peuvent atteindre 0,8 million (0,5 million de dinars en frais de culture et 0.3 million uniquement pour l’opération de récolte), il dégage une substantielle marge bénéficiaire qui lui permet de continuer à louer des terres auprès de ceux qui détiennent des titres de jouissance généreusement octroyés par l’Etat algérien.  
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