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Il en est des sociétés comme des individus : il leur arrive de perdre la tête. Telle la société française qui, le temps d’un délire, s’est prise pour une autre – une société où tout le monde s’aime, où tout le monde est Charlie et, crayon à la main, s’apprête à combattre les ennemis de la liberté. Le plus souvent, les rêves les plus beaux s’évanouissent dès les premières lueurs de l’aube, mais beaucoup de Français, convaincus d’être ce qu’ils ont rêvé, ce qu’ils ont chanté – aux armes, citoyens !...  –parlent déjà d’un avant et d’un après-Charlie. Comme si les rapports entre les êtres, entre les diverses composantes de la société, entre la société civile et le pouvoir s’étaient radicalement modifiés. Comme si, tout clivage ethnique disparu, tout racisme aboli, la société était devenue fraternelle. Mirage, évidemment. Et qui en dit long, d’abord, sur l’état de souffrance de la majorité des citoyens, mal défendus, apeurés, livrés à eux-mêmes ou à la vindicte de tueurs illuminés, victimes réelles ou potentielles d’une haine qui va croissant entre les composantes de cette société. D’où cette fuite dans l’imaginaire, ce besoin de se rassurer, de se tenir chaud, serrés les uns contre les autres sur les places des villes et des villages, embrassant les policiers, chantant l’hymne national et invoquant, comme dans une prière, la protection de la République. D’où aussi cette affirmation que «rien ne sera plus comme avant» et que la société a changé. Hélas, elle a si peu changé qu’à l’intérieur même de ce délire, des voix parlent plus fort que d’autres. A entendre certains commentaires, l’antisémitisme serait beaucoup plus violent que l’islamophobie et les juifs plus souvent victimes du racisme que les musulmans : beaucoup n’envisagent-ils pas de s’établir en Israël ? La plupart des commentateurs ne signalent-ils pas qu’en quelques jours, plus d’une cinquantaine d’agressions ont eu lieu contre des mosquées et le Premier ministre tient lui-même des propos qui, par l’importance qu’il attribue aux juifs dans la société française, minimisent l’apport des musulmans, leur participation (dans l’armée du général Leclerc) à la libération de la France, puis à sa reconstruction et aujourd’hui à son développement. Avant Charlie, après Charlie… Pour les musulmans de France, où est la différence, sinon dans le renforcement de la surveillance, des contrôles et d’un arbitraire dont ils seront encore plus souvent les victimes ? Ignorés ou discriminés et maltraités, ils s’efforçaient de passer inaperçu ou se croyaient obligés de proclamer leur attachement aux valeurs de la République. Leur présence dans la société française – leur société pourtant – risque de provoquer de nouvelles tensions et d’accroître leur mal-être, car ce n’est pas demain qu’après une nouvelle agression contre une mosquée, leurs voisins ou leurs collègues, sans parler du Premier ministre, proclameront que, s’ils sont Charlie, ils sont aussi Mohamed.