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La pluie claque sur la baie vitrée de l’hôtel. A travers la vitre du premier étage, on aperçoit sur le parking cinq migrants subsahariens qui poussent des brouettes remplies de béton. Dans la salle, dix-huit associations sont réunies autour d’une table pour unifier le travail de la société civile en faveur des migrants. L’une des participantes se lamente du racisme. Une autre souligne que la prise en charge dans les hôpitaux s’est malgré tout améliorée. Soudain, assise à l’opposée de l’animatrice de la réunion, une grande jeune femme lance : «Vous voyez, nous, qui avons la peau noire, sommes là parmi vous aujourd’hui. Assis à la même table. Il y a quelques années, cela n’aurait pas été possible». La salle rit et applaudit. Josiane, migrante camerounaise de 36 ans, arrivée seule par la frontière sud il y a six ans, est aujourd’hui l’une des référentes du travail associatif en faveur des migrants à Oran. En 2016, les associations estiment qu’au moins 100 000 migrants subsahariens sont présents en Algérie. La durée de leur séjour s’allonge  : trois ans en moyenne, selon une enquête associative, 4 ans et 11 mois, selon les entretiens menés par El Watan Week-end dans les villes d’Alger et Oran. Conséquence  : ils intègrent, tant bien que mal, la société. «A quoi voit-on que les choses ont changé? C’est simple, dans la rue, on ne se retourne plus quand on voit un subsaharien», estime Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran. Marchés publics A quelques kilomètres de là, face à la nouvelle promenade aménagée sur la corniche, Wahid, chef d’une petite entreprise de bâtiment, accueille Mohamed, un Malien qu’il emploie depuis plusieurs mois, pour manger un couscous en famille. «Mohamed est comme un fils pour moi. Je lui apprends le métier. Il apprend vite, il ira loin, explique l’entrepreneur qui laisse parfois le jeune migrant quelques jours seul dans l’une maison qu’il doit agrandir. Je ne ferai pas ça avec un employé algérien. La plupart ne sont pas sérieux et pas dignes de confiance». Pour la réfection des trottoirs du quartier chic de Sidi Yahia à Alger, pour la construction d’une caserne à l’entrée de la ville de Ghardaïa, pour une centrale à gaz à Tamanrasset, pour la peinture et les travaux de plomberie de plusieurs services du CHU d’Oran, pour l’agrandissement d’une école à Saïda, les entrepreneurs algériens qui obtiennent des marchés publics emploient des migrants, sans permis de travail. Les particuliers font appel à eux pour construire des villas, rénover des bâtiments, faire le ménage ou garder des logements vides, comme cet ancien cadre du ministère des Affaires étrangères qui emploie le même homme, subsaharien, depuis quinze ans. Accord A Ouargla, l’arrestation et l’expulsion de la ville de plus de 2000 personnes début mars pose problème aux entrepreneurs. «90% de nos employés étaient des migrants africains», se désole Messaoudi Belkhir, président de l’Union des entrepreneurs de la ville. Depuis, les forces de sécurité ont trouvé un compromis : en échange d’une liste des travailleurs étrangers employés, et de discrétion, elles ont promis aux chefs d’entreprise de n’interpeller aucun migrant. Ce type d’accord informel a aussi été obtenu par les exploitants agricoles de la wilaya de Sidi Bel Abbès. Sous couvert de l’anonymat, un acteur économique explique : «Nous avons expliqué aux autorités que lorsque la police venait dans nos champs rafler ceux qui n’avaient pas de papiers, cela ralentissait notre production, car il fallait du temps pour trouver d’autres travailleurs. Et de toute manière, la plupart de nos employés dans les champs sont des migrants subsahariens». Un ancien responsable confirme : «Aujourd’hui, les subsahariens font les métiers que les Algériens ne veulent plus faire. Nous avons besoin d’eux». Abdelouahab, trentenaire, raconte qu’à Ghardaïa, les migrants sont de plus en plus visibles : «La semaine dernière, en allant faire réparer mon véhicule, j’ai constaté que le garagiste avait employé un Malien comme mécanicien». Vidal, un Camerounais de 35 ans au look impeccable, est installé en Algérie depuis cinq ans : «Je suis diplômé. J’ai essayé de chercher un emploi avec un CV, on m’a répondu : ‘‘Nous privilégions nos frères’’. Je me rabats sur la peinture et la maçonnerie». Vidal a tissé un réseau : des entrepreneurs algériens font appel à lui lorsqu’ils ont besoin de donner un coup d’accélérateur à leurs chantiers. Tous les entrepreneurs interrogés par El Watan Week-end affirment que les migrants ne sont pas forcément payés moins que les travailleurs algériens. «Ils travaillent plus vite et plus sérieusement. On est sûr que le chantier sera livré à temps», explique Messaoudi Belkhir. «Un manoeuvre subsaharien est payé 1500 DA par jour, un Algérien 1200 DA, raconte Jean, migrant rwandais. Pour les maçons c’est différent : 500 DA le mètre carré d’ouvrage pour un migrant, 700 DA pour un Algérien».   Consommateurs Si en travaillant et en résidant plus longtemps dans le pays, les migrants sont désormais acteurs de l’économie du pays, ils sont aussi une source de revenu pour de nombreux Algériens. Selon les entretiens réalisés par El Watan Week-end, plus de 11 millions de dinars sont versés chaque mois à des propriétaires oranais par des migrants, rien que pour le loyer. Quand ils vivent dans des garages, des sous-sols et des appartements, tous les migrants interrogés déclarent payer des factures : parfois le forfait est fixe comme pour cette femme de 32 ans qui verse 3000  DA tous les 3 mois, parfois non. «Je paye l’intégralité des factures Sonelgaz et d’eau qui arrivent au nom de la propriétaire», explique une Camerounaise de 29 ans, arrivée en Algérie il y a deux ans. En moyenne, le montant des factures est de 765 DA par mois. Les migrants interrogés dans les villes d’Alger et d’Oran déclarent dépenser en moyenne 3840 DA par mois en forfait de téléphone portable et internet 3G ainsi que 2500 DA mensuels pour leur transport. Ceux qui ont des enfants déclarent dépenser en moyenne 8687 DA pour les couches, le lait et la scolarisation dans le privé. Dans les quartiers où ils sont installés, ils sont désormais des consommateurs particuliers aux yeux des commerçants. «Au marché de Aïn El Beïda (Oran), le prix des pattes de boeuf a augmenté. Personne n’en veut ici, mais chez nous, c’est un plat important», raconte Marie, Camerounaise. Même chose pour les intestins qui sont passé en quelques mois de 50 à 200 DA le kilo. «Les vendeurs nous disent : c’est parce que camarade mange. Sous-entendu, nous, les migrants, on peut payer plus», ajoute-t-elle. Existence Si l’activité économique dans lesquelles s’insèrent les migrants est informelle, l’administration a bel et bien des preuve régulières de leur existence. Des dizaines d’enfants naissent chaque mois dans les hôpitaux, ce qui donne lieu à la délivrance de certificats de naissance. Des migrants sont interpellés et arrêtés pour immigration illégale, condamnés à une amende par la justice et parfois incarcéré. Armel a passé deux mois dans la prison de Djelfa : «Les conditions de vie étaient terribles. J’ai fait du bruit pour obtenir des couvertures supplémentaires, je n’avais rien à perdre. Le directeur m’a dit qu’à cause de moi, les détenus allaient devenir plus revendicatifs. Il était content quand ma peine s’est terminée». Après des agressions, des migrants ont porté plainte et des procédures ont été menées par la police, la gendarmerie ou la justice dans plusieurs wilayas. Enfin, depuis le mois de septembre, à Alger, des enfants migrants sont inscrits à l’école publique. «L’État improvise : on tolère les migrants mais en parallèle il y a des rafles de Nigériens. Ce traitement n’est pas fondé sur les textes de loi, ce sont des décisions politiques. La tolérance n’est pas assumée, c’est fragile, et que ca peut changer du jour au lendemain», déplore Abdelmoumène Khelil, de la Ligue de défense des droits de l’homme.  «Décider de permettre aux sub-sahariens d’obtenir le droit de travailler, et donc de devenir réguliers, ne peut être qu’une mesure politique. Pour le moment, il n’y a pas de demande explicite du patronat», nuance le chef d’une entreprise de 2000 employés. Partage En attendant les décisions politiques, la société, elle, s’ouvre. Dans une petite rue d’un bidonville, Christelle vit au rez-de-chaussée d’une petite bâtisse. Seule une petite ouverture de 30 centimètres de large fait entrer un peu de lumière dans la pièce divisée en deux par un rideau. De l’autre côté du voilage, son fils Ezzechiel -Yael, né il y a une semaine, dort. La propriétaire du logement, qui habite au dessus, est venue apporter son aide lorsqu’elle a constaté que Christelle était enceinte. «Mariam et sa voisine, Sabba, me préparent du couscous le vendredi et me l’apportent. Elle font du thé et viennent le boire avec moi. Et depuis l’accouchement, elles m’aident à me laver et me massent», raconte la jeune femme. Imène, 30 ans, salariée d’une association, a elle aussi tissé du lien avec les migrants depuis un an grâce à son travail. Face à ses proches qui disent parfois qu’il faudrait «ramener tous les Nigériens chez eux», elle s’oblige désormais à être pédagogue : «Ils n’ont pas à se positionner ainsi. Les migrants sont là parce que certains ont besoin de manger, de vivre, de travailler. Et nous, Algériens, pourquoi allons-nous à l’étranger? Nous voulons voyager, découvrir autre chose. Les migrants sont comme nous. Ils ne nous volent pas notre place!» Fatma Boufenik, de l’association FARD, travaille pour aider les migrants à avoir accès à leurs droits : «Une femme comme Marie-Simone (une migrante camerounaise violée par 8 hommes et que les services de sécurité et de santé ont refusé de prendre en charge), devrait pouvoir porter plainte, tout comme n’importe quelle femme qui veut porter plainte pour violence ne devrait pas avoir à entendre «qu’est ce que tu as fait pour provoquer ça?» Au bout du compte, se battre pour leurs droits, c’est se battre pour les nôtres». Selma Khelif, psychologue, est persuadée que la présence des migrants dans l’espace public algérien finira par avoir un impact fort : «Des migrants resteront en Algérie et c’est grâce à eux que nous arriverons à nous secouer, à effacer les fossés que notre société a créés entre les femmes et les hommes et en fonction des couleurs de peau. Leur présence est nécessaire et je suis persuadée que c’est grâce à ces femmes subsahariennes qui occupent l’espace public dans des tenues différentes, que nous allons être amenés à réfléchir sérieusement à notre capacité de vivre-ensemble». Début mars, Josiane, la migrante camerounaise référente des associations, a été invitée à un anniversaire. Sur la table basse du grand salon d’une famille oranaise, il y avait du thé, du café, des gâteaux traditionnels. Les quelques invités ont parlé politique, photographie, voyage et migration et ont fait des photos souvenir. En partant, Josiane souffle en souriant : «En 6 ans, c’était la première fois que j’étais invitée dans une famille algérienne».

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