Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
Jeudi, 14 juin 2001, 6h du matin. Ville de Tazmalt, 90 km à l’ouest de Béjaïa. Mouvement de foule inhabituel au bord de la RN26. En plusieurs endroits de la route, des pouces d’autostoppeurs sont pointés vers l’ouest. Nous partageons, en compagnie d’un frangin, les abords avec des essaims de jeunes, patients, qui font de l’autostop. Aux quatre chemins, rares sont les bus à destination d’Alger qui y observent leur arrêt habituel. Tous ont fait le plein de passagers depuis leurs différents points de départ, roulant bondés pour un aller express. Aucune chance aussi du côté du train. La mobilisation est à grande échelle, la même dans toute la Kabylie, et même au-delà. Béjaïa, Bouira, Boumerdès, Tizi Ouzou, Bordj Bou Arréridj, Sétif… Jamais, autant de monde ne s’est entendu pour une seule et même direction. Tous sur Alger à l’appel des archs. Tous vers Bouteflika pour lui remettre la plateforme d’El Kseur. Nous commençons à stresser à l’idée de rater le rendez-vous de la marche du siècle, lorsqu’un automobiliste nous reconnaît et serre à droite. Nous prenons place dans la 206 du président de la chambre du commerce de Béjaïa de l’époque, M. Hocine, qui doit être à Alger pour une réunion de travail. Nous laissons derrière nous des concitoyens qui, la mort dans l’âme, ne pourront pas être de la marche. Ils sont certainement des milliers éparpillés sur les bords des routes de la Kabylie. Nous nous engageons sur la RN5. Le trafic montre les premiers signes de densité. Des kilomètres plus loin, c’est carrément l’embarras de voitures. Sur l’autoroute, les bus et minibus immatriculés 06, 15, 10, 35, et même 34 et 19, se font de plus en plus nombreux et fourmillants, se doublant et redoublant lorsqu’il était encore possible de passer la vitesse supérieure. Le trafic est encombré sur des kilomètres entiers. Des policiers sont appelés en renfort pour tenter de démêler l’écheveau. Impossible à la route de contenir un si grand nombre de véhicules qui n’a, sans aucun doute, jamais atteint une telle épaisseur, dans toute l’histoire de l’Algérie. Tous les chemins mènent à Alger Pour désengorger la voie bouchée, une seule solution : dévier le trafic vers l’autre voie de l’autoroute, celle qui vient de la capitale que les policiers ont interdit à la circulation dans son sens habituel. Dans toute sa largeur, voilà que toute l’autoroute est à nous. Tous les chemins mènent donc à Alger. Des bus qui passent laissent derrière eux les éclats de voix joyeuses de ses passagers. Une allégresse qui cache des âmes pourtant meurtries par le drame qui endeuille depuis presque deux mois toute la Kabylie. Depuis le 20 avril, jour de la mort de Guermah Massinissa et l’interpellation de collégiens deux jours après à Amizour, la Kabylie n’a pas arrêté d’enterrer ses enfants. En l’espace de moins de deux mois, la répression sanglante a fait 80 morts. Cinq jours à peine avant la ruée vers Alger, un lycéen de Tadmaït, 19 ans, Bayou Idir, dans le coma depuis 12 jours, a succombé aux blessures d’une balle qui l’avait atteint à la tête. Dix jours plus tôt, Akkouche Abderrahmane, 19 ans, Boughrara Arezki, 28 ans, Hamidechi Mohamed, Hameg Nacer ont été mortellement touchés par des balles tirées par des gendarmes à Tadmait et Draâ Ben Khedda, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Nous savions que nous serons une marée humaine à la marche d’Alger. Nous ne tardons pas à le confirmer. Peu après 10h, Pins maritimes. Nous prenons la pleine mesure de l’extraordinaire mobilisation kabyle. Debout sur le pont, l’image est surréaliste : des marcheurs, encore des marcheurs à perte de vue. De quoi avoir la chair de poule. Deux millions d’âmes, voire trois millions ? La Kabylie s’est vidée de centaines de milliers de ses habitants pour venir porter un cri de détresse d’un peuple malmené. Il fait chaud. Nous marchons pacifiquement, pas un seul incident. «Bouteflika est là-haut !» Quelques kilomètres plus loin, arrivés à hauteur du port d’Alger, il n’était plus possible d’avancer pour accéder à la place du 1er Mai, encore moins arriver à la place Addis-Abeba. La marée humaine s’immobilise, ignorant ce qui se passe devant. Les premiers marcheurs sont-ils arrivés à El Mouradia ? Bouteflika y est-il ? On n’en sait rien. Le soleil est au zénith quand l’immense foule rebrousse chemin. Depuis un moment, un hélicoptère tournoyait dans les airs. «Bouteflika est dedans !» criaient des voix, certaines que le Président est «là-haut». Bouteflika pourrait bien être là-haut après tout, venu vérifier par lui-même l’impressionnant tsunami humain. Il en avait encore la santé, deux ans après l’entame de son premier mandat. Des premières lignes, nous parviennent les folles rumeurs et les relents de gaz lacrymogènes. Nous comprenons que la citadelle d’El Mouradia est inaccessible même pour remettre quelques bouts de papier. La marche est réprimée. Sur le chemin du retour, à hauteur de la gare Kharouba, des jeunes s’en prennent à des voitures stationnées sur une aire d’exposition d’un concessionnaire. D’autres, de temps à autre, y sortent au volant d’une camionnette fonçant, moteur éteint, au milieu de la foule qui continue son chemin. Après des kilomètres de marche sous un soleil de plomb, nous sommes une poignée à emprunter une rue, pour s’engouffrer à l’intérieur de quartiers voisins aux alentours de Hussein Dey. Spontanément, du haut de certains balcons, on nous propose des bouteilles d’eau pour nous désaltérer. Une vieille femme s’empresse de sortir un tuyau branché à un robinet. Nous étanchons goulûment notre soif. La solidarité algéroise a fonctionné, contrastant avec la violence de délinquants recrutés pour casser du Kabyle. Nous enjambons une barrière pour regagner l’autoroute en quête d’un transporteur quelconque. C’est là que nous croisons Mohand Sadek Akrour, l’un des animateurs des comités populaires de Béjaïa, émargeant au mouvement des archs. «Nous vous avons fait venir, c’est à nous de vous ramener chez vous», nous répond-il. Nous hélons un taxi. Bras d’honneur Le chauffeur, un quadragénaire, par un geste haineux, détache sa main gauche du volant, sort sa tête par la fenêtre et nous fait un majestueux bras d’honneur. Nous a-t-il confondus avec des voyous ? Sur le coup, nous ne comprenons pas trop. Nous arrivons enfin à la gare Agha d’où nous prenons le train. Nous quittons Alger bien tard. Il faisait nuit quand nous arrivons à Beni Mansour. Point de correspondance vers Béjaïa. Les cheminots reconnaissent en nous deux des revenants de la marche d’Alger et nous proposent de passer la nuit dans un wagon en stationnement dans la gare. A la première heure le lendemain, nous rentrons chez nous et prenons connaissance des comptes rendus effroyables de la presse. Au moins quatre personnes, dont deux journalistes, ont été tuées dans la marche. Le corps sans vie de Cherat Ali, 36 ans, originaire de Aït Yenni et habitant à Aïn Benian, a été récupéré à la morgue de l’hôpital de Aïn Naâdja. La dépouille de Hettak Youcef, 22 ans, originaire de Bouzeguène, de l’hôpital d’El Harrach. Deux jeunes journalistes, Nedjma Fadila (Echourouk) et Zerrouk Adel (El Bilad) sont morts écrasés par un bus lors de l’incendie des locaux de l’Etusa, au 1er Mai. Des manifestants ont aussi succombé à leurs blessures : Becha Massinissa, 25 ans, originaire de Beni Douala, le lendemain, Saïdani Djamel, 39 ans, originaire de Béjaïa, quatre jours plus tard, et Merzouki Arezki, 75 ans, de Tigzirt, le 25 juin. Naâmane Tewfik, 25 ans, d’Aït Toudert (Tizi Ouzou), est mort sur la route au niveau de Hamiz, alors qu’il se dirigeait vers Alger pour prendre part à la marche. En tout, la marche réprimée a fait sept morts. Des arrestations ont été opérées aussi avant le début du mouvement. Pendant la manifestation, la télévision algérienne a traité les marcheurs de «barbares», les désignant à la vindicte algéroise et les présentant comme des envahisseurs desquels il faut se protéger. Nous comprenons du coup le bras d’honneur du chauffeur de taxi, «travaillé» par l’ENTV de Hamraoui Habib Chawki. Comme nous comprenons également l’effet inverse que celle-ci a provoqué chez la vieille femme algéroise et les autres Algérois offrant des bouteilles d’eau. Le Printemps noir a continué en Kabylie, enchaîné avec un été tragique dont le seul mois de juin 2001 a connu l’enterrement de 15 autres citoyens. Treize ans, jour pour jour, après cette marche historique, Alger demeure encore interdite aux marcheurs et Bouteflika est toujours au palais d’El Mouradia. Inaccessible.