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20 ans, 20 ans depuis que tu es parti, assassiné. Il y a 20 ans, c’est toute une vie qui a basculé. Nous avons été contraints à l’exil. Toi tu n’es plus, mort, à tout juste 50 ans. Nous avions fêté tes 50 ans cette année-là en famille, en présence d’une de mes tantes ainsi que de mon oncle. Je me souviens encore de l’ambiance qui y régnait, des éclats de rire. Tu aimais dire que tu avais un demi-siècle ! Tu avais soufflé tes bougies, tu étais heureux.   Assassiné. Un mot encore difficilement prononçable. Peut-être même tabou. Car c’est reconnaître, qu’un jour en Algérie, des gens mouraient assassinés.Assassinés parce qu’ils affirmaient leur opinion, assassinés parce qu’ils refusaient le diktat, assassinés parce qu’ils résistaient en continuant à sortir, à aller travailler, à rejoindre les écoles... A vivre ! Aujourd’hui, il y a un déni, un déni du passé. On veut tellement dire que «tout va bien», que le pays ne souffre d’aucun mal, qu’«El hamdoullah, labas bina»... que rappeler la période de ladite «décennie noire» devient presque gênant. Oui, je perçois encore et toujours de la gêne chez certaines personnes. D’autres préfèrent même débattre de ce qui se passe ailleurs, des maux dans d’autres sociétés, mais de grâce «épargnez-nous la décennie» ! Pourquoi ? Est-ce parce que cette tragédie n’était qu’un mauvais rêve qu’il fallait vite oublier ? Est-ce parce le problème n’a jamais été réellement résolu et qu’on a peur de réveiller la bête qui sommeille et qui demeure toujours présente ? Est-ce parce que justice n’a pas été rendue à toutes les victimes du terrorisme et que l’on estime, de façon d’ailleurs très approximative à 200 000 morts ? Mais comme disent certaines personnes, «El hamdoullah, l’amnistie a ramené la paix» ! La paix, oui, mais pas à n’importe quel prix. La paix, oui, mais pas une paix intermittente ! Je ne veux pas de cette paix qui m’impose de pardonner à ceux qui m’ont faite orpheline. Par coup de décret, il a fallu apprendre à vivre avec cette idée, que les bourreaux d’hier, des terroristes amnistiés, vivent dans l’impunité la plus absolue et bénéficient d’une liberté sans failles. Ma mémoire reste vivace et me dicte de réclamer justice. La mémoire ! Que dicte la mémoire, celle qui refuse l’oubli ? Ma mémoire à moi me porte à inscrire dans les profondeurs de l’âme ce que je ne veux pas effacer, elle garde vivace le mal que l’on m’a fait. Et jusqu’à mon dernier souffle, je dénoncerai les actes barbares des terroristes en Algérie. Je demanderai que la justice remplisse le rôle pour lequel elle est faite : celui de juger les criminels.  On vient m’obliger à enterrer les souvenirs d’une tragédie meurtrière. Oh non ! C’est trop facile. Le drame des années noires a atteint des proportions si démesurées qu’il ne reste plus de place sur terre pour l’ensevelir. On aura beau s’ingénier, il reste apparent, et donc gravé dans les mémoires des plus frileux. L’amnésie même ne pourra l’engloutir, il est trop gros. Impunité, voilà ce qui résume 10 années de terrorisme islamiste Le paysage de l’Algérie de mon enfance s’est effacé. Mais, que l’Algérie d’avant disparaisse, c’est finalement normal, le temps y a laissé ses empreintes. Que je sois nostalgique du passé, là encore c’est bien normal. Mais l’absence de justice, plus encore, le fait qu’elle ne soit même pas à l’ordre du jour, ce n’est pas normal et me laisse amère. Qu’on ne me parle surtout pas de fatalité ! J’ai pourtant tenté, mais en vain, de comprendre comment cela a fonctionné dans d’autres pays, comment s’organise le vivre-ensemble, et l’acceptation du «tourner la page» et «passer à autre chose»... Je me suis inspirée d’autres expériences, dans d’autres pays... et j’avoue que je n’y arrive pas. Il y a une grande absente en Algérie : Dame Justice ! Je continue à espérer, qu’un jour, tous les crimes et massacres soient reconnus et qu’un mémorial soit enfin érigé au nom de toutes les victimes de la barbarie et de l’obscurantisme. Je continue à espérer une Algérie moins violente et moins archaïque. Je continue à espérer une Algérie moderne, avec une réelle démocratie installée et ancrée, plutôt qu’une démocratie approximative et une paix civile fragile. Cette année encore, pour la vingtième année, ta famille, tes amis et tes collègues te rendent hommage. Repose en paix papa, toi et tous ceux sacrifiés pour une Algérie moderne et libre.