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Dans les deux dernières années, cependant, j’ai senti durant mes séjours en Algérie renaître timidement, doucement, le plaisir à être ensemble, à organiser un peu de vie collective et à la faire connaître. (Il y a bien sûr toujours eu de la vie collective, mais au sortir de la guerre, l’envie et la fierté du collectif étaient plus difficiles à percevoir). Comme si la société sortait enfin de guerre, de la sidération provoquée par la guerre civile. Et parmi les signes de la fin de la sidération, la multiplication des groupes de randonneurs, qui n’étaient plus désormais composés seulement d’aventuriers, têtes brûlées, mais aussi de groupes familiaux qui allaient passer un moment agréable durant le week-end, faire du sport, penser à leur bien-être. On s’est passé le numéro de téléphone de l’hôtel de Tikjda, d’abord avec un peu d’incrédulité, puis avec plus de naturel. J’ai vu au café de l’hôtel, encore quasiment vide, de rares clients faire la morale à un serveur nonchalant et approximatif : il fallait être exigeant avec le service, les tasses à café devaient être plus propres ; que diantre, il fallait montrer un peu d’enthousiasme, si on voulait que les gens reviennent ! Dans cet étrange paternalisme, il y avait un désir perceptible de sortir du marasme, de l’impossible vie normale, de l’impossible vie commune. Tikjda a été pour moi l’un des baromètres de la vie collective, de la disparition progressive de la crainte, de la renaissance de l’envie d’être ensemble. Depuis 2012, on célèbre quotidiennement le vingtième anniversaire des morts de la guerre civile, et leurs noms s’égrainent. Dimanche dernier, jour où l’on a annoncé l’enlèvement d’Hervé Gourdel, c’était le tour de l’économiste oranais, Abderrahmane Fardeheb. Point de commémorations officielles, les lois d’amnistie et de concorde civile ont rendu difficile l’évocation de la tragédie collective, mais des commémorations informelles, associatives, familiales, individuelles, électroniques qui sont partout et dénoncent toujours le silence des autorités. C’est dans cette temporalité-là de lutte pour la commémoration et pour les mots, qu’intervient l’exécution d’Hervé Gourdel, et ses bourreaux le savent bien. C’est aussi dans ce lieu-là, où la projection de soi collectivement est si forte, où le rêve d’une Algérie indépendante a pris pour tant de gens des formes si simples et si concrètes qu’elle a été perpétrée. Le geste et la vidéo, destinée à terroriser, réactivent des souvenirs encore trop proches, un traumatisme qui commence à peine à être mis en mots ; ils interdisent de nouveau des lieux collectifs que l’on se réappropriait avec une lenteur pénible. L’angoisse n’est pas si loin qu’elle ne puisse se réinstaller, les bourreaux le savent. Depuis hier, le temps est suspendu. Il va nous falloir beaucoup de mots pour ne pas laisser la sidération nous reprendre. Et des promenades en forêt. Il nous faut des promenades en forêt et des randonnées en montagne.   * Ce texte est extrait de Textures du temps. Ce blog est un «carnet de recherche», c’est- à-dire un des blogs scientifiques hébergés par la plateforme hypothèse où les chercheurs peuvent présenter leurs travaux en cours ou réaction à l’actualité.