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Tabra : La littérature est le sel de ma vie
Riad Tabra..une grande figure de la littérature contemporaine en Syrie
Quoique toutes les œuvres de Riad Tabra relatent des grands thèmes humains tels que l’amour, la nostalgie, l’inquiétude, la peur, et surtout l’attente, sa première œuvre « cri sur le mur du temps » reste, à mon avis, la meilleure.
Cela dit, dans « cri sur le mur du temps » R. Tabra laisse sa plume exprimer ses peurs, ses inquiétudes, ses nuits horribles et interminables, au début des années 80 dans une cellule sombre, humide et sourde comme les pierres volcaniques de son village Samma ou صماء en arabe. L’épreuve douloureuse de l’auteur est quasiment présente dans toutes ses nouvelles. Le cachot est, pour la plupart des gens, un lieu de pénitence, d’humiliation et du temps perdu. Mais pour M. Tabra, comme pour tous les grands hommes, une occasion donnée pour tout remettre en question en transformant la taule en un lieu de pure réflexion.
Ironie ou absurdité de la vie ont réuni dans mon esprit le destin de deux hommes qui se ressemblent malgré l’énorme distance qui les sépare ? il s’agit bien entendu de l’écrivain uruguayen Carlos Liscano qui, tout comme Riad Tabra, doit sa vocation d’écriture littéraire à l’enfermement, à l’oubli, et à l’innommable. Comme le confinement appelle à l’échappatoire, la prison devient ainsi un lieu d’accouchement de son âme. Si l’écriture pour Liscano est d’abord une passerelle vers l’ailleurs comme un besoin vital d’un nouvel espace de liberté, encore jamais conquis, elle est pour Tabra un aveu, un monologue perpétuel, une quête infinie du suprême, de l’évasion vers de nouveaux rivages. Ainsi Riad Tabra nous livre un moment d’intarissables questionnements dans la page 20 du « crie sur le mur du temps » :
« Hier, j’ai été convoqué au commissariat de police. Ils m’ont indiqué le département, l’entrevu, le numéro de la chambre. Mon enquêteur fut un homme posé, et souriant. Il me demanda :
Avez-vous le privilège d’Internet chez vous ?
Oui
Qui en fait usage ?
Mes deux fils ; Fadi et George, ainsi que moi-même.
Quel âge a-t-il Fadi ?
16 ans.
Je voudrai qu’on me le ramène jusqu’à ici.
En route pour le Commissariat, j’ai demandé à Fadi : as-tu commis quelque chose ? Il m’a répondu en toute confiance : ne t’en fais pas papa. J’ai fait tout ce que je pouvais faire. Ils ne me font pas peur.
La salle d’attente qui nous réunissait, mon fiston et moi, fut plus effrayante qu’un cimetière. On n’y est pour rien devant un seigneur miséricordieux. Aurait-il une chose plus terrifiante que cet inconnu ? La porte dite élégante a été ouverte. Nous avons finalement pu voir Monsieur qui a demandé à Fadi sur un ton plutôt amical :
pourquoi as-tu fait cela ? ».
En route vers une petite ville située à environ cent km au sud de Damas, un bon après midi du mois de décembre 2007 pour célébrer ensemble une soirée littéraire, j’ai demandé à Riad, qui était derrière le volant de sa voiture, ce qu’il a retenu de ses quatorze ans d’absence forcée.
Souriant comme toujours, il m’a dit : une si belle découverte. Je pensais durant les années de mon travail au journal, que l’écriture littéraire était un projet différé, un luxe que je ne me permettais pas de m’offrir. J’ai soudainement découvert quelque mois après mon « absence forcée », comme tu disais, que la littérature était le sel de ma vie. Là bas, dans ce monde si petit, j’ai découvert aussi que l’impossibilité devant les pages blanches devient une possibilité de survie. Autrement dit, avoir un rendez-vous avec l’instant se baignant dans le futur.
Riad Tabra, ne se présente pas comme poète, et pourtant, il ne cesse d’écrire des vers :
Toutes les femmes sont belles
Toutes les femmes confectionnent l’amour
Comme elles confectionnent
Les abricots
Les figues
Et les pâtisseries
En les parfumant de l’eau de roses
Toutes les femmes tissent de l’amour
Des colliers
Ou
Elles l’envoient comme des lingettes parfumées
Ou des larmes
Qui savent comment dessiner les mots
Toutes les femmes sont amoureuses
Certaines sont adroites
Qui savent Comment filer de la nuit
Des tresses d’aveux
Dont les chuchotements
Sont si vieux
Le miel est excédant de leur besoin
Si ravies
Ou Pas
La rigueur est une mort subite
Toutes les femmes Sont plus douces que le miel
Même
si elles sont regagnées par la nostalgie
Ou même envahies par le désir
Toutes sont mes amours
Biographie
Né en 1950 à Samma, un petit village dans la campagne chrétienne au sud de la Syrie. Titulaire d’une licence es- lettres arabes (Université de Damas) il rejoint l’équipe rédactionnelle du quotidien Tishreen à Damas en 1979 en qualité de journaliste.
Poète et nouvelliste, L’apparition de son premier recueil de nouvelles en 2005 « cri sur le mur du temps » a fait un écho dans le milieu de la critique littéraire. L’année suivante 2006, il sort son deuxième recueil de nouvelles intitulé « la fenêtre et le vent » ; puis un troisième en 2008 intitulé «hors-lieu ». Retraité en 2010, il occupe le poste du rédacteur en chef de « la semaine littéraire » l’hebdomadaire littéraire le plus important en Syrie.

*Journaliste syrien indépendant

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