Entre la saga Riyad Mahrez et l’article 51…

Algerie
Le conte de fées que sont en train de vivre les Foxes — surnom de la modeste équipe de Leicester —, leader surprise de la très prestigieuse Premier League anglaise, ne laisse manifestement pas indifférents les «tifosi» algériens. Et pour cause : l’un des artisans de cet exploit «historique» n’est autre que notre Riyad Mahrez national, l’une des stars incontestées des Verts. Mahrez, comme Brahimi, Feghouli et autre Carl Medjani, ont particulièrement la cote depuis qu’ils ont qualifié l’EN aux 8es de finale de la dernière Coupe du monde pour la première fois de notre histoire. Ces «binationaux» aux pieds dorés, qui font le bonheur de la nation toute entière, ne sont, à bien y regarder, que la partie visible, spectaculaire, d’un phénomène plus profond observé ces dernières années : celui de ces nombreux «Français d’origine algérienne» qui ont fait le choix de faire des choses en Algérie ou «pour» l’Algérie. Quel est leur profil ? Qu’est-ce qui motive ce «retour aux sources» ? Comment vivent-ils cette expérience ? La socio-anthropologue Giulia Fabbiano, qui s’est penchée de très près sur le sujet et y a consacré une enquête de terrain extrêmement instructive, a apporté de précieux éléments de réponse à ces questions, à l’occasion d’une conférence donnée mardi soir à l’Institut français d’Alger sous le titre : «Foyer ou Eldorado ? Le grand retour des diasporas algériennes». A noter que Giulia Fabbiano est post-doctorante au Cadis/EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et chercheure associée à l’Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec, Aix-Marseille Université). Parmi ses champs de recherche, les «Narrations identitaires et postcoloniales en France» et les «Pratiques mobilitaires dans l’espace méditerranéen». Migrations inversées L’enquête menée par Giulia Fabbiano sur les mobilités franco-algériennes s’inscrivait dans une recherche plus large, indique-t-elle, portant sur «Les mobilités depuis la France vers le Maghreb». Ce qui l’a amenée à s’intéresser, dans un premier temps, aux trajectoires des Français, «toutes origines confondues», venus s’installer en Algérie. «En faisant du terrain, forcément j’ai rencontré des Français d’origine algérienne et j’ai dû m’interroger sur la spécificité de cette catégorie», dit-elle. L’anthropologue précise que cette enquête s’est déroulée entre 2012 et 2014 et a porté sur un échantillon de plus de 200 personnes, «dont un bon tiers étaient d’origine algérienne». Ils ont entre 25 et 40 ans et ont pour la plupart un «bac+5». «Ils ont fait des études supérieures sélectives : école de commerce, écoles d’ingénieurs, de journalisme», détaille-t-elle. Analysant les caractéristiques de «l’espace migratoire» qui relie les deux rives, l’anthropologue fait remarquer : «Cet espace a été marqué pendant de longues années par une émigration d’Algérie vers la France. L’Algérie était considérée uniquement comme un pays ‘‘émetteur’’ d’émigration et la France comme un pays ‘‘récepteur’’. Or, le phénomène que nous observons aujourd’hui montre qu’il ne s’agit plus tout à fait de la même chose.» Désormais, «la France n’est pas seulement un pays récepteur, mais aussi un pays émetteur puisqu’elle produit des individus à mobilité». Interrogeant la notion de «diaspora», la chercheure souligne que «l’espace migratoire franco-algérien est considéré par les spécialistes comme un couple migratoire» en ce sens que «la majorité des Algériens, quand ils émigrent, vont en France. On a donc deux polarités strictement connectées l’une à l’autre». Elle estime ainsi que la formule «couple migratoire» est presque antinomique de «diaspora» que nous utilisons par abus de langage, celle-ci supposant «des pays d’émigration beaucoup plus nombreux». Après l’époque des «norias» étudiées par Abdelmalek Sayad à laquelle succéda celle du «regroupement familial», vint la «période des exilés et de l’accueil des réfugiés» fuyant le terrorisme dans les années 1990. Et c’est au début des années 2000 qu’émerge véritablement cette nouvelle mobilité migratoire dans le sens Paris-Alger. Cette mobilité s’accompagne, insiste la conférencière, d’un «changement de paradigme» : «Ces phénomènes-là de mobilité Nord-Sud de Français d’origine algérienne mettent à l’épreuve le paradigme qui, pendant 30 ans, a saturé l’espace politique et académique français, qui est le paradigme assimilationniste ou intégrationniste.» Et d’ajouter : «Pendant très longtemps, on a estimé que l’intégration était synonyme de rupture de tout lien avec le pays d’ origine. Pour être intégré en France, il ne fallait pas entretenir ce lien. Aujourd’hui, on est face à une autre réalité, une réalité beaucoup plus transnationale, cosmopolite et beaucoup plus mobile qui fait douter du bien-fondé du paradigme de l’intégration.» «Ils ne fuient pas le racisme et l’islamophobie» L’enquête de Giulia Fabbiano fait ressortir que les premières vagues de Français d’origine algérienne qui se lancent dans l’aventure et se définissent comme des «pionniers», sont mues principalement par des stratégies de carrière. Ce phénomène «se met en place à partir des années 2000 avec l’arrivée d’un certain nombre de volontaires internationaux d’entreprises (VIE) qui étaient un peu le premier bassin, la première vague qui s’est transformée en installation de Français d’origine algérienne, mais pas que d’origine algérienne». Décryptant le lien de ces «binationaux» avec le pays d’origine, la sociologue déclare : «La plupart passaient leurs grandes vacances en Algérie dans leur enfance, dans la localité d’origine des parents. Ils ne connaissaient ni Alger ni Oran, les deux villes où, plus tard, ils allaient s’établir.» Dans la foulée, la sociologue émet un bémol au sujet du terme «binationaux» : «En réalité, ils sont moins pris dans un face-à-face entre la France et l’Algérie que dans un rapport cosmopolite, habitués qu’ils sont à apprivoiser le monde avec facilité.» Elle relève au passage qu’ils ont beaucoup voyagé (Europe, Asie, Etats-Unis…), avant de se poser à Alger. Giulia Fabbiano ne manque pas de déconstruire certaines idées reçues qui brouillent la lecture de ce récit migratoire. Première précision : «Ils ne fuient pas le racisme, l’islamophobie et la discrimination», il ne s’agit pas de «jeunes banlieusards en galère» végétant dans les «territoires perdus de la République». Deuxième nuance : «Ce n’est pas parce qu’ils ont de la famille en Algérie qu’ils viennent» et ne sont pas forcément dans une quête identitaire. «Ils ne s’installent pas en Algérie pour exaucer la volonté ou le mythe du retour parental (…). Au contraire, la plupart des personnes que j’ai rencontrées m’ont fait part des inquiétudes et de l’incompréhension des membres de leurs familles, de leur mère surtout, qui leur dit : ‘‘Nous, nous avons émigré pour vous et maintenant, vous faites le chemin inverse. Il y a quelque chose qui ne va pas’’…» Zidane président ! Giulia Fabbiano distingue deux blocs à l’intérieur de ce mouvement : le premier est celui, comme nous l’indiquions, des «pionniers» ; le second étant celui de ce que l’anthropologue appelle les «élites interculturelles». Sous le registre des motivations, trois «mobiles» travaillent, selon elle, cette mobilité : d’abord «les opportunités professionnelles». L’Algérie est vue comme un «marché vierge», un «Eldorado». Des perspectives qui contrastent avec l’image d’une «France rouillée et d’une Europe totalement bloquée». Cet élan est porté aussi par «une volonté d’apporter un ‘‘savoir-faire’’ à l’Algérie et de contribuer à son développement». Troisième motivation : «Une curiosité identitaire, c’est-à-dire une envie de mieux connaître le pays des origines familiales et de le connaître autrement que par le biais des voyages mémoriels.»  Analysant le profil des «élites interculturelles», la sociologue observe qu’elles sont plutôt tournées vers les sciences sociales, les médias et les métiers culturels. «Plus que pour les pionniers, il y a chez ce groupe une plus grande curiosité interculturelle.» «L’Algérie n’est plus qu’un marché vierge, mais un espace à découvrir. Le déplacement n’est pas seulement un déplacement géographique ou social mais aussi un déplacement culturel, une manière de porter un autre regard.» La chercheure évoque le statut d’ambassadeur symbolique endossé par les personnes relevant de cette catégorie et qui s’attachent à «faire changer le regard sur l’Algérie». Quels que soient leur champ d’intervention et leur forme de contribution, force est de constater que l’apport des binationaux est politiquement et psychologiquement «plafonné» par l’article 51 de la nouvelle Constitution qui les exclut brutalement des hautes fonctions de l’Etat. Giulia Fabbiano relève à ce propos un contraste assez troublant entre le discours officiel incitatif à l’égard de la «diaspora» algérienne quand il s’agit de capter ses compétences et ses capitaux, et le coup de frein provoqué de l’article 51 qui verrouille le champ de la représentation politique «intra-muros» pour les candidats issus de l’émigration. «L’espace algérien se scinde ainsi en deux : d’un côté les intérêts économiques, de l’autre, les intérêts politiques et les deux ne semblent pas converger.» Comme un symbole de ces tiraillements, note Giulia Fabbiano, l’effigie du nouvel entraîneur du Real Madrid, le charismatique Zizou, plane dans le ciel publicitaire algérois avec ce slogan : «L’Algérie fière de ses hommes». Zidane Président !…

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